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Les avatars de la culture : le choix de l'homme. Introduction à "Science et culture" de Mgr Derisi

Le thème de la “culture” occupe, dans une vie humaine comme dans une vie sociale, une position centrale. Au moins implicitement chacun sait, ou expérimente, qu’il est un être évolutif. Le mot célèbre, attribué à Herriot, selon lequel la culture serait ce qui reste quand on a tout oublié présuppose des acquisitions, des labeurs, des apprentissages et des perfectionnements. Avant d’être un homme “de culture”, chacun a besoin d’être “cultivé”, par analogie avec le travail de la terre. Cela suppose l’intervention de tiers, de “sachants” là où nous sommes encore des “ignorants”, et donc d’une vie sociale. Cela suppose aussi une rectitude de l’art chez ceux qui enseignent, car on ne cultive pas en dépit du bon sens, et une docilité intelligente et ouverte chez ceux qui sont “cultivés” par leur intervention. Il importe ainsi à l’homme “cultivé” d’être avant toutes choses un disciple. L’homme “discipliné”, pour saint Thomas, c’est l’homme bien formé (in Ethic. lib. 1, l. 3, n. 5). L’homme “cultivé” est en ce sens un homme “discipliné”. Mais il l’est à proportion que la formation reçue est complète et ordonnée, pour l’esprit, l’âme, le corps, pour la vie individuelle et pour la vie sociale, pour la vie naturelle et pour la vie surnaturelle.

 

Hors des âges barbares, la culture a toujours été traitée révérentiellement, comme “l’homme de culture”, en qui ceux qui sont dépourvus d’instruction comme ceux qui en sont riches reconnaissent un achèvement, une excellence humaine. La nature a ainsi ses sujets d'admiration ; la surnature aussi. Hors des âges barbares : car pour être l’objet d’une telle reconnaissance, la culture nécessite un cadre, qui soit en quelque sorte son humus, et que l’on peut appeler “l’humanisme”. Cet humanisme suppose une perception juste de l’homme, de son rapport à l’univers, fait pour lui, et de la hiérarchie de ses savoirs, mesurée elle-même par celle de ses fins. Le monde moderne, par glissements successifs et accélérés, tend à résorber et à morceler le savoir dans les sciences positives, ou dans les maîtrises techniques des biens utiles, en les déconnectant des savoirs proprement humains. Il dégage ainsi un modèle de civilisation essentiellement ordonné au “vivre bien” matériel, en divorce de plus en plus profond avec une civilisation du “bien vivre”, où l’éducation à la vertu, individuelle et sociale, serait première sans être exclusive, et où l’humanisme, par conséquent, serait également premier.

 

La disparition de ce qu’on appelait jadis les “humanités” n’est pas l’effet d’un hasard malheureux, pas plus que celle, concomitante, des disciples et des maîtres et de leur relation faite d’autorité, de compétence et de respect. Le discrédit et la faillite de l’enseignement public qui l’ont accompagnée n’en sont pas davantage. Ce sont les effets consentis ou provoqués de cette rupture de civilisation, pour laquelle l’avoir doit désormais prendre définitivement le pas sur l’être et ses exigences normatives objectives, et il n’y a pas à s’étonner que l’éducation dite “nationale” ait été elle-même prise pour un champ d’expérimentations et de manipulations techniques. Sur les ruines provoquées ou consenties de l’humanisme et de la culture des savoirs intégrés, hiérarchisés et structurants, autour desquelles le soixante-huitarisme embourgeoisé danse encore, se sont édifiées des pseudo-cultures éclatées : culture du corps, culture de l’entreprise, culture des loisirs, culture du ballon rond, etc., jusqu’à cette antinomique culture de masse, terme que, faute de mieux, les sociologues ont inventé pour décrire le fond commun de crétinerie abyssale dans lequel la télévision, les magazines, le cinéma ou la publicité, engluent le plus grand nombre - ce qui n’est pas sans rappeler qu’il est d’usage, aussi,  de parler de culture microbienne

 

Au plérome de ces savoirs éclatés trône désormais la Science. Dès l’école, le scientifique est déjà roi. S’il poursuit en cette voie, et s’y spécialise, jusqu’à être en mesure, à l’âge adulte, de lire chaque jour autre chose que l’Equipe, le Canard Enchaîné ou Titeuf, il deviendra peut-être même prophète, philosophe et prêtre. Car la science est tout. Elle, et ce qui n’est pas elle. Si elle ne peut pas être Dieu, c’est, non par impuissance, mais parce qu’elle a de longtemps conclu qu’il n’existait pas. Quand on parle de la science, naturellement, on parle de la science moderne, et de la science expérimentale. Car il y a longtemps aussi que les scientifiques ont décidé, avec le lâche consentement de la plupart des philosophes et des théologiens, qu’il n’y avait plus de science qu’en leurs lunettes et éprouvettes. Pourquoi dès lors la science aurait-elle besoin de la culture, puisque soit elle est elle-même la Culture par antonomase, qui permet de déterminer désormais le possible et l’impossible, y compris dans le domaine moral, ainsi que chaque débat scientifique qui touche à “l’éthique” le manifeste, soit elle est autre chose que la culture, auquel cas celle-ci ne peut rien lui apporter qu’elle ne sache et mieux qu’elle, sur l'Olympe où elle s'est établie de haute lutte contre les superstitions et les savoirs aléatoires ? La culture n’est bonne que pour ces humanoïdes qu’on appelle des littéraires, ou des artistes, ceux du moins que ne satisfont, aussi incroyable cela puisse paraître, ni la télé, ni le Canard enchaîné, ni l’Equipe, ni même Titeuf.

 

Ainsi naissent des débats qui n’auraient jamais dû naître. La science est-elle la culture ? Est-elle autre chose que la culture ? Est-elle contre la culture ? Ou est-elle une partie de la culture, une partie dans un tout où elle doive elle-même se situer pour être humaine, ou pour le rester ? L’enjeu de ces questions n’est pas anodin quand on réalise à quel degré l’homme lui-même est devenu un objet central de certaines sciences, à quel degré il paraît être devenu étranger à certaines autres et à quel point, aussi, la réalité totale et objective de l’homme paraît être méconnue en certains débats relatifs à la manipulation du vivant, quelles qu’en soient les formes.

 

Pour nous aider à réfléchir à cette question, nous accueillons à nouveau ici un article rédigé par Mgr Derisi, intitulé tout simplement “Science et culture”. Ce texte a paru dans le numéro 59 revue Sapientia (année 16), pour l’édition de janvier-mars 1961 (pp. 3-6). La traduction est faite par nos soins ©.

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