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Vous avez dit Hermas ?

        Hermas est apparemment un pseudonyme. Il est l'un des "Pères apostoliques", c'est-à-dire de ces auteurs qui sont de la génération qui a immédiatement suivi celle des Apôtres eux-mêmes, avec Barnabé, Clément de Rome, Ignace d'Antioche, Polycarpe de Smyrne et Papias de Hiérapolis. Lui-même s'est déclaré frère de Clément de Rome [peut-être le pape Clément Ier, mort vers 97, mais le Canon de Muratori (IIème s.) le donne pour frère du pape Pie Ier mort en 155)]. Peu importent ces détails, que nous abandonnons à la sagacité des érudits.

        Hermas n'est connu que pour un unique ouvrage : Le Pasteur, écrit entre 140 et 150. On en trouve sur internet le texte complet, ainsi que de rapides commentaires dont il est impossible de donner ici une liste. Cet ouvrage a été publié dans sa version bilingue français-grec, en 1997, dans la collection Sources chrétiennes des éditions du Cerf. Il est caractéristique de la littérature de ce temps, à portée pastorale, tendant à la direction et à l'édification, marqués par l'attente du retour du Christ. Après le récit de trois Visions, Hermas instruit ses lecteurs de la nécessité d'observer « préceptes et similitudes », en particulier l'esprit d'enfance, l'amour de la vérité, la patience, la prudence et la justice.

        Quel rapport entretient-il avec notre propos, principalement politique ? D'ailleurs, l'ironie ne veut-elle pas que, contrairement à ce qui a été dit dans l'article antérieur ["Pour nous présenter"] Hermas semble donner corps, de l'intérieur, à cette idée que le chrétien ne serait pas de la cité ? Faisant intervenir « l'Ange de la pénitence », celui-ci lui déclare en effet : « Vous savez que vous habitez sur une terre étrangère, vous les serviteurs de Dieu. En effet, votre cité est loin de celle-ci » (Le Pasteur, Similitude I, 50,1).


        Il est évident que Le Pasteur n'est pas un ouvrage politique, et loin de nous l'idée de le prendre pour tel. Mais, comme chrétien, il nous parle et nous instruit, en premier lieu, par les perspectives qu'il ouvre. De ce point de vue, ce qui paraît contrarier notre intention première, en réalité la fortifie et souligne l'intérêt que nous trouvons en un tel patronage. Hermas exprime ici, dès les origines du christianisme, non pas l'idée que le chrétien serait étranger à la vie de la cité, mais celle, fortement enracinée dans la Révélation, selon laquelle cette vie se développe dans une histoire qui tire son sens de celle de la vie humaine, de sa création à la parousie (cf. Mat. 25,54). C'est ce que Jean-Paul II appelait « l'axe porteur de l'histoire, auquel se rattachent le mystère des origines et celui de la destinée finale du monde » (Lettre apostolique Dies Domini, 31 mai 1998, n. 2). La politique s'inscrit, avec sa finalité propre, ses propres lois et ses vertus naturelles propres, sans être dissoute dans l'histoire sainte ou l'ordre surnaturel, dans un temps historique. Mais ce temps historique s'inscrit lui-même dans une eschatologie qui, de fait, le finalise et, de fait, le terminera. C'est ce qu'a toujours signifié le « Dieu, premier servi » dans le monde chrétien.

        Hermas nous intéresse aussi en ce qu'il fut un des témoins de la première heure, qui se maintint ferme et fidèle  en son idéal chrétien dans les contradictions de son temps, qui sont, en quelque sorte, le paradigme de toutes celles qu'un chrétien peut devoir affronter dans le sien, avec cet enjeu de toujours : rester, ou non, fidèle à son identité.

        Il nous intéresse encore par sa célèbre vision de l'Eglise, qu'il présente comme « une grande tour bâtie sur les eaux avec de brillantes pierres carrées » (Vision III, 10 [2],4), construites des pierres vivantes que nous devons être comme chrétiens (cf. 1 Pier. 2,5). Il est entendu que l'Eglise et la société politique ne sont pas du même genre ni des sociétés parfaites au même sens. Il est clair, également, qu'on ne peut être pierre pour celle-ci comme on est pierre pour celle-là parce qu'il n'y a pas, malgré l'attachement des médiévaux à cette notion, de corps mystique social. Il n'empêche que l'image de la tour vient nous enseigner que l'on se réalise aussi comme chrétien, dans la part que l'on apporte, par l'exercice surélevé des vertus sociales, à l'édification de la cité, comme acteur et comme témoin.

        Hermas nous intéresse enfin par la leçon qu'il donne sur la nécessité de veiller à la qualité de son regard sur les choses. Dans la première Vision, il voit apparaître « une vieille femme en habits resplendissants » (Vision I, 2,2), qui se révèle être l'Eglise. Peu à peu, il la voit plus jeune, à mesure que se succèdent ses visions et sa conversion et l'Eglise lui enseigne que c'est son regard qui était vieux et qui la dénaturait (Vision III, 19 [11]). C'est ce fameux "regard qui manque à la lumière", dont parlait Thibon. Etonnante et riche leçon, qui vaut aussi bien pour le regard que l'on porte sur l'Eglise que sur celui que l'on porte sur le politique, politique dont on a si universellement perdu le sens.

        Dix-neuf siècles plus tard, la même vision vient nous instruire, nous laissant, toujours rieuse, le même message sur ce que nous sommes et devons être pour répondre à nos vocations, comme chrétiens et comme membres de la cité : « Sois un homme, Hermas » (Vision I, 4,3).Opportune et rafraîchissante injonction dans le temps présent, où les délires des têtes folles engagent leurs semblables à ne plus rien savoir de ce qu'ils sont.


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