22 Novembre 2007
« Ce sont des aveugles qui guident des aveugles ! Or si un aveugle guide un aveugle, tous les deux tomberont dans un trou » (Mat. 15,14).
I.- Madame Dominique Versini est au moins connue de nous pour trois choses. La première est d’avoir participé à la création du SAMU social en 1993. La deuxième est d’être « défenseure » (sic) des enfants. La troisième, de ce chef, est d’être productrice de rapports.
C’est à l’injustice du temps que nous devons la première, à sa cuistrerie que nous devons la deuxième et à sa stérilité que nous devons la troisième.
Passons ici sur l’injustice et la misère. Ne citons que pour mémoire cette exaspérante cuistrerie de langage qui consiste – "paritarisme" oblige – à féminiser le vocabulaire et à présenter cette manipulation puérile comme un progrès humaniste. C’est une illusion chère à tous les idéologues, depuis la Révolution française, de croire qu’il suffit de changer les mots pour changer les choses.
Restent les rapports. Les fameux rapports. Notre administration est rapporophage. Elle aime ça. Elle en est boulimique. Les progrès de l’informatique, loin d’assouvir ses appétits, les ont démultipliés. Les formats PDF les rendent désormais communicables, téléchargeables, échangeables, diffusables à l’envi. La rapporophagie a d'ailleurs ses gourmets privilégiés. L’Education dite nationale est une sacrée fourchette en la matière, productrice et consommatrice à la fois ! Il serait édifiant, à l’occasion des journées du patrimoine, de parcourir les rayonnages des trésors enfouis en ses caves, centaines de rapports inutiles sur rapports inutiles, projets de réformes vaines après pré-réformes inefficaces. « Pauvre sens et pauvre mémoire... »
II.- Mme Versini avait déjà commis, ès qualités, en novembre 2006 (c’est la période de ponte), un rapport à l’occasion de la journée internationale des droits de l’enfant. Elle avait alors cumulé toutes sortes de données chiffrées – c’est l’ingrédient nécessaire du rapport moelleux – qui établissaient notamment qu’un enfant sur dix vivait en 1999 dans une famille recomposée, soit 1,6 million [(Insee) 11% de plus qu’en 1990], sans prendre cependant en compte les enfants de familles monoparentales. A ces chiffres, il convenait d’ajouter le nombre de plus de 30.000 enfants vivant dans des “familles” dites homoparentales [un répugnant oxymore, me suggère mon voisin] et plus de 64.000 enfants placés dans des familles d’accueil.
A l’énoncé de ces données, tout esprit normalement constitué – c’est du moins ce que nous avons la faiblesse de croire – pouvait conclure qu’elles établissaient le bilan d’une douloureuse faillite collective qu'il était urgent de corriger. Que croyez-vous qu’il advint en ce Rapport ? Que Mme Versini suggérât quelque réflexion sur la famille, sur une politique familiale ou sur le droit du divorce, cause calamiteuse de l’explosion des familles et de la mise en orbites concurrentes des enfants qui en sont les premières victimes ? Que nenni ! Mme Versini, “défenseure” des enfants et des “enfantes”, s’est bornée à prendre acte de cette situation pour l’aménager. Partant de ce constat que « près d'un enfant sur quatre est amené à grandir dans une famille monoparentale, recomposée ou homoparentale », elle a eu cette idée géniale (forcément), de proposer d'instaurer légalement un statut des “tiers”, beau-parent, grand-parent, frère et soeur, personne de confiance, qui partagent ou ont partagé la vie d'un enfant. A défaut de mère, ou de père, selon les cas, voire des deux, pourquoi ne pas consacrer des liens juridiques avec la nounou, la femme de ménage ou le nième beau-parent avec lesquels auront été nouées des relations personnelles ? Après tout la famille, comme on l'entend désormais, n'est-ce pas essentiellement un lien d'affection ? Naturellement, ce beau Rapport a été salué comme il se devait.
Cette pratique a un nom. C'est ce que Tardieu appelait en son temps « la politique du chien crevé au fil de l'eau ». Elle consiste en l’occurrence à « accompagner » la décrépitude, à l'aménager, à la rendre supportable, à lui trouver des légitimités et une place dans le patchwork éclaté du tissu social, faute d'être capable ou d'avoir le courage de la contrarier. Faute, peut-être aussi, de seulement la voir, parce que la perte du sens commun est aujourd’hui telle que les valeurs les plus simples ou les réalités les plus élémentaires paraissent opacifiées. C'est ainsi qu'une société d'aveugles est guidée par des aveugles.
III.- Cette année, Mme Versini a publié un rapport à nouveau remarqué (122 pp.) sur la situation des adolescents. Et voilà de nouveau des chiffres, toujours accablants. Force est de constater que ce document est fort intéressant dans ses descriptions.
On y relève que 15 % des 11-18 ans, soit 900.000 adolescents seraient en « grande souffrance ». On compte 40.000 tentatives de suicide par an, majoritairement de la part de jeunes filles – le suicide constituant la deuxième cause de mortalité chez les jeunes de 15-25 ans. Le rapport insiste aussi sur la flambée des demandes de consultations en pédopsychiatrie depuis 15 ans (plus de 70 %) et des « polyaddictions » (alcool-tabac-cannabis), en constante augmentation, qui commencent de plus en plus tôt chez les enfants. Il observe spécialement, au sujet de cette drogue – que d’aucuns, rappelons-le, veulent libéraliser – que « sa banalisation est complète, nombre d’adultes s’alarmant à peine de voir leur enfant en consommer régulièrement », bien qu’elle soit associée notamment à un risque certain de schizophrénie. Il est encore question de l’ecstasy, des amphétamines et de la cocaïne, consommées dans des proportions plus élevées que celles de la population générale, sans oublier l’usage de psychotropes dès l’âge de 14 ans. Quant à l’alcool, le rapport révèle que « l’arrivée aux urgences pédiatriques de filles ou de garçons âgés de 12-13 ans en coma éthylique n’est plus rare », que près de 28 % des 15-19 ans déclareraient avoir été ivres plus de quatre fois dans l’année, et que 30 à 40 % des premières relations sexuelles auraient lieu sous alcoolisation. Le rapport dénonce également l’envahissement de la pornographie, aisément accessible sur internet (y compris par les téléphones portables), de sorte qu’à 14 ans, deux garçons sur trois et 36 % des filles auraient vu des films pornographiques, la violence, qui passe par des jeux dangereux ou des auto-mutilations, l’anarchie des comportements alimentaires, provoquée notamment par la tyrannie de la mode, ou encore la “cyberdépendance” qui coupe ses victimes du réel et des relations sociales.
Tout cela est aussi frappant qu’alarmant. Ce qui ne l’est pas moins, c’est l’ordre en lequel toutes ces données sont présentées. Le rapport Versini indique en préambule que la société est « chamboulée », et que cela constitue un « facteur de vulnérabilité » pour les adolescents. Mais à y regarder de près, il ne décrit pas cela comme une cause, productrice des effets décrits, mais simplement comme une donnée sociologique dont on est invité à prendre acte. Il observe seulement que « le mal-être des adolescents est fréquemment en résonnance avec celui éprouvé par leurs parents et l’ensemble de la société ». S’il évoque ainsi notamment les évolutions économiques, la mondialisation, la précarité, l’inadéquation du système scolaire ou les « métamorphoses de la famille », voire le divorce qui joue un rôle capital en ces dernières, il ne met aucune hiérarchie entre ces éléments. Certes, il relève ce constat qualifié de « général », selon lequel « les ruptures affectives surtout lorsqu’elles sont mal accompagnées retentissent sur la construction psychique des enfants » et que, « conjuguées aux difficultés économiques, à la solitude et à l’isolement des parents », elles « aggravent le mal-être inhérent à l’adolescence ». Cependant, il ne faut pas voir en ces mots une contestation de la légitimité de ces ruptures, même s’il en résulte que près de 2,5 millions d’enfants sont élevés dans une famille dite “monoparentale”, et que cette dernière, est-il observé, cumule toutes les difficultés. Ce ne sont pas ces ruptures, à proprement parler qui sont jugées être causes des déséquilibres sociaux et psychiques dénoncés. La cause tient en ce que « la société n’a pas été préparée à penser ces bouleversements, elle les supporte plus qu’elle ne les accompagne ».
Voici le maître-mot : l’accompagnement, que nous évoquions plus haut en parlant de politique du chien crevé. Il ne s’agit pas d’assigner des causes parce qu’il ne s’agit pas non plus d’y remédier. On décrit des maux, les phénomènes sociologiques dont ils sont les « résonnances » et l’on propose des adaptations pour en limiter ou en corriger les effets insupportables. Le monde évolue, c’est un fait. Il faut s’y adapter. “Panta rei” : telle est la loi de toutes choses. Le malheur, figurez-vous, est entré dans la vie de beaucoup d’enfants par notre impréparation. Tout ce que nous avons évoqué d’ailleurs plus haut, les dépendances diverses, les violences, la pornographie, tout est rangé dans le plan du Rapport au chapitre des « manifestations » de la souffrance psychique ou de ses « nouvelles formes », pas de ses causes. Ainsi la responsabilité morale - individuelle ou collective - se trouve diluée dans la sociologie.
La suite du Rapport vient d’ailleurs conforter cette analyse. Un rapport digne de ce nom propose des solutions. Aujourd’hui, on préfère parler d’ailleurs de « pistes », ce qui engage moins et paraît plus intelligent - allez savoir pourquoi. Ici, il est question de repérage du « mal-être des adolescents », de dépistage, de prévention des risques, d’entourage, d’écoute. On propose des « lignes d’écoutes 24 heures sur 24 », des « Points d’accueil et d’écoute jeunes hétérogènes » (sic), des équipes mobiles, des services hospitaliers. Mais vous ne trouverez pas un traître mot sur ce qui est pourtant le cœur, l’essence du problème : la restructuration ou la revalorisation du cadre familial, lieu immédiat et naturel, en tous les sens du terme, lieu nécessaire de l’édification de la personnalité d’un enfant. On ne vous parle pas non plus de la restauration du rôle du père ou de la mère, ni de leur égale nécessité dans cette édification. On propose d’accompagner des enfants disloqués pour éviter qu’ils n’aient des comportements ou des psychismes (trop) déviants, mais on s’interdit de réfléchir à ce qui peut et doit permettre d'éviter ces dislocations. Il est vrai qu’il y aurait tant d’acquis démocratiques supposés insurpassables à remettre en cause !
Alors restons-en là. Disséquons, analysons, statistiquons, rapporisons. Et finalement, appliquons, pour tout remède, ces 122 pages du rapport Versini en cataplasme sur la jambe de bois du corps social. Il n’y aurait pas à s’en émouvoir si de tels rapports ne donnaient la trompeuse illusion de ce que nos gouvernants prennent la mesure du désordre social. Hélas ! Ils la prennent assez pour en tartiner des rapports, pas assez pour le comprendre, et moins encore pour y remédier, contribuant ainsi, toujours et toujours, par leur aveuglement peut-être inconscient, à ce que les causes entrevues amplifient toujours davantage leurs effets de mort.