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Rapport de Mgr Adrianus van Luyn, président de la COMECE

    Nous pensons intéressant, compte tenu de la place déterminante de la Communauté européennes dans la vie et l'avenir - notamment politique et juridique - des peuples du continent, de vous donner lecture du rapport de Mgr Adrianus van Luyn, évêque de Rotterdam et président de la Commission des Épiscopats de la Communauté européenne (COMECE - organisme de faire entendre la voix de l'Eglise auprès des institutions européennes), prononcée lors de l'assemblée plénière de cette institution, le 21 novembre 2007. Il contribue à éclairer le rôle de l'Eglise et des catholiques dans l'Europe en construction.

comece.jpegvan-luyn.jpg"Chers confrères,

Nos assemblées plénières sont toujours précédées du rapport introductif du président. Vous le trouverez cette fois dans votre documentation également sous différentes versions linguistiques, afin de vous permettre de me suivre plus facilement et de vous y référer lors du débat qui s’en suivra.
Un premier aperçu du présent ordre du jour nous indique la grande diversité des thèmes et événements qui ont marqué l’Union européenne au cours des derniers mois et qui la mobiliseront prochainement. Figurait au premier plan et y figure pour beaucoup, y compris la COMECE, la question du nouveau traité. Nous pouvons à présent nous féliciter que le Conseil européen soit parvenu à trouver une issue à la crise paralysante consécutive à l’échec du traité constitutionnel.

Cependant, les hommes espèrent de l’UE plus qu’une préoccupation continuelle d’elle-même et une reformulation de sa règle d’organisation. À ces défis majeurs que représentent l’inquiétude provoquée par les changements climatiques, le terrorisme et la mondialisation, les charges élevées pesant sur les familles et les retraités, les préoccupations de la jeunesse liées aux perspectives d’avenir, les citoyens et citoyennes de l’UE attendent, à tort ou à raison, une réponse de l’UE.

Aujourd’hui, de nombreuses attentes sont également adressées à l’UE hors de ses propres frontières : je pense ici notamment à la situation au Kosovo, à la grande détresse que vivent certaines parties de l’Afrique, aux crises que traversent le Proche et le Moyen-Orient, et, en ce moment même, le Pakistan, mais aussi, un peu plus loin vers l’est, la Birmanie ; et je pense aux rapports avec une Russie renforcée et avec la Chine. C’est pourquoi, nous avons tenté, avec le thème central de notre rencontre, de jeter un pont entre le nouveau traité UE et les tâches de politique étrangère qui se présentent à l’UE.

Or, ce n’est pas seulement l’Église qui peut considérer avec recul des mois agités et qu’attend également une période palpitante. Même au sein de l’Église d’Europe il y a eu un nombre remarquable d’initiatives. Nous serons amenés à en parler plus en détails vendredi, mais, dès maintenant, je voudrais déjà retenir que, de mon point de vue, une réalité ecclésiale d’une qualité nouvelle émerge à présent en Europe et que nous pouvons être les témoins de cette évolution et y jouer un rôle actif. La part des initiatives venues de mouvements et d’associations laïcs y est grande. Elles correspondent en cela à l’invitation pressante du Pape Jean-Paul II à devenir une église d’Europe, tout en étant pour nous autres, évêques, incitation à approfondir notre coopération fraternelle.

Toutefois, dans mes remarques introductives, je veux ce soir me référer à deux événements étroitement liés à notre travail au sein de la COMECE et à l’UE. Il s’agit tout d’abord de la rencontre, le 15 mai dernier, ici-même à Bruxelles, des trois présidents des institutions européennes avec des représentants d’églises et de communautés religieuses. Cette rencontre a d’ailleurs été complétée par une autre rencontre que le ministre allemand de l’Intérieur a organisée à Berlin, dans le cadre de la présidence allemande du Conseil européen, pour des représentants des églises chrétiennes et du judaïsme, et qui faisait suite à une conférence très importante avec des partenaires musulmans. Par ailleurs, la rencontre au sommet du 15 mai est en étroite relation avec à l’article 15b du traité sur le fonctionnement de l’Union, article concernant les associations ou communautés religieuses dans les États membres et dont nous connaissons déjà la teneur après le débat sur le traité constitutionnel.

L’autre événement très important auquel je souhaiterais me référer est encore à. Il s’agit de l’année européenne du dialogue interculturel en 2008. Nous en avons déjà parlé à l’intérieur de ce cercle, et nous l’aborderons également plus en détails vendredi prochain.
Ces deux événements soulèvent la question du dialogue. Du point de vue de l’Église, il n’existe sans doute guère d’autre terme qui exprime autant l’attente mêlée d’espérance qui s’est emparée de notre Église depuis le concile de Vatican II. Toutefois, il n’existe aucun autre terme, avec son cortège d’expériences, qui ne soit également associé à toute une série de difficultés et de désillusions. C’est pourquoi il m’apparaît aujourd’hui raisonnable de faire à ce propos quelques remarques fondamentales, avant de reconsidérer d’un plus près les deux événements mentionnés.

1. Le dialogue comme tâche centrale du chrétien et de l’Église
Le pape Paul VI a fait de la dimension du dialogue le thème central de sa grande encyclique « Ecclesiam Suam » sur l’Église d’aujourd’hui. Aux parties de ce texte consacrées à la conscience que l’Église doit avoir d’elle-même et à la nécessité de son renouvellement fait suite une troisième partie, dédiée au dialogue avec le monde, où le pape fait dès le début remarquer qu’il existe avec le « monde » de multiples formes de contacts auxquelles est associée précisément une série de difficultés à ne pas sous-estimer.

Néanmoins, l’ardeur et l’enthousiasme à dialoguer n’ont pas diminué. Il suffit de porter le regard sur le compendium de la doctrine sociale de l’Église aux divers endroits duquel se trouvent, du désarmement nucléaire à la famille, vingt-cinq références au dialogue.

Le dialogue est constitutif pour tous les chrétiens. Le dialogue est au commencement de toute l’histoire du salut (révélation) et de l’acte de foi personnel. Dieu, qui est amour, se fait savoir quelque chose, et nous répondons à son appel. En effet, au-delà et théologiquement parlant, l’histoire du salut est certes personnelle mais non individualiste, elle est au contraire intimement liée à l’histoire du salut des autres et de tous ; c’est pour cette raison qu’en tant que chrétiens nous éprouvons une sollicitude originelle pour notre prochain et l’humanité entière. Le dialogue est la voie qui nourrit cette sollicitude.

Le dialogue est l’expression de l’attachement de l’Église au monde. Pour l’Église comprise comme peuple de Dieu, il s’ensuit ce que le Concile établit à propos de « la solidarité, du respect et de l’amour [du peuple de Dieu dans son ensemble] à l’égard de la grande famille humaine à laquelle ce peuple appartient ». Le Concile « ne saurait donner une preuve plus parlante de solidarité
- qu’en dialoguant avec elle sur [les problèmes liés à l’évolution présente du monde, à la place et au rôle de l’homme dans l’univers, au sens de ses efforts individuels et collectifs, enfin à la destinée ultime des choses et de l’humanité] …;
- en les éclairant à la lumière de l’Evangile et
- en mettant à la disposition du genre humain la puissance salvatrice que l’Église elle-même, conduite par l’Esprit-Saint, reçoit de son fondateur. C’est en effet l’homme qu’il s’agit de sauver, la société humaine qu’il faut renouveler »

Le dialogue comme noyau dur d’une existence de foi n’est ni une leçon ni un débat. Il ne s’agit donc pas de l’une de ces controverses dogmatiques et moralisatrices, telles que nous les connaissons depuis l’Antiquité et la littérature paléochrétienne et dans lesquelles celui qui est toujours omniscient délivre ses connaissances supérieures à des élèves laissés sans réponses à leurs questions. Il ne s’agit pas non plus du dialogue comme débat d’opinions cher à la tradition de l’humanisme moderne.

Le dialogue des Chrétiens et celui de l’Église est un dialogue de compréhension et d’approfondissement de sa propre foi. Ses caractères principaux sont la clarté, la douceur, la confiance et la prudence. Il ne peut non plus être compris comme un moment de l’existence chrétienne limité dans le temps, mais il est une tâche permanente, et acceptons sereinement la parole de Saint Augustin : « Cherchons avec le désir de trouver, et trouvons avec le désir de chercher encore ».

Le but du dialogue est la vérité, et certes pas une vérité en correspondance avec les sciences physiques et naturelles, mais une vérité du dévoilement. La vérité que nous avons à l’esprit n’est pas directement vérifiable et mesurable. La vérité du dévoilement tente de rendre compréhensible une situation, une personne ou, dans notre cas d’évêques de la COMECE, un continent devant un horizon chaque fois plus vaste.

Ces remarques de principe et réflexions brèves sur l’importance du dialogue chrétien, ses caractéristiques et son objectif spécifique s’appliquent à présent aux diverses formes du dialogue qu’en tant que chrétiens et, concrètement, en tant qu’évêques, nous rencontrons en Europe.

2. Formes du dialogue
Comme nous l’avons déjà énoncé précédemment, il existe de multiples formes de contacts de l’Église avec le monde. Trois formes de dialogue me semblent aujourd’hui particulièrement importantes :

2. 1. Le dialogue de la raison
En première place vient le dialogue de la raison. Le pape Benoît en a parlé, lors de sa visite en Autriche, dans son Discours au Corps diplomatique. La question centrale est de savoir si le christianisme, dans son organisation ecclésiale, n’est que le reliquat d’un stade de développement de l’histoire de l’expansion européenne devenu obsolète ou s’il est inaliénable également pour la modernité européenne, parce que, sans l’idée d’une parole divine originelle, la raison n’est plus pensable. Le point de départ de ce dialogue est constamment l’expérience conduite par la raison de cette « voie ténue de la conscience », qui ne cesse de rappeler le caractère central de la personne et de sa dignité. Les partenaires de ce dialogue sont les philosophes, scientifiques, écrivains, cinéastes, musiciens et artistes européens. Pour pouvoir mener ce dialogue, l’Eglise d’Europe a besoin d’un projet culturel européen inspiré du « projetto culturale » de la conférence épiscopale italienne. La COMECE n’en a pas la charge ni ne dispose des conditions humaines et matérielles pour mettre en œuvre un tel projet culturel européen, mais il m’a semblé important de susciter cette réflexion, tout en étant conscient qu’il n’y aura pas de réponses rapides à ces questions.

2.2. Le dialogue interculturel et interreligieux
Plus proche de nous et aussi de la mission de la COMECE pointe l’Année du dialogue interculturel impulsé par les institutions européenne, qui débutera le 1er janvier 2008. Légèrement indéterminée quant à son agencement et encore peu concrète, cette Année du dialogue interculturel représente une chance pour toute l’Europe, et je me permets ici de remercier le commissaire Jan Figl d’en avoir pris l’initiative.

Néanmoins se pose la question de l’orientation que donnera cette année. S’agira-t-il des difficultés qu’ont les peuples et nations à l’intérieur de l’Union européenne à confronter leurs divers us et coutumes, langues et styles de vie en vue de formuler plus précisément leur identité européenne commune. Dans ce cas, la contribution des évêques catholiques serait probablement une contribution au dialogue de la raison dont je viens de parler.

Mais s’il s’agit plutôt, comme cela a été maintes fois supposé, d’évoquer les difficultés qu’éprouvent, dans leurs tentatives d’intégration dans l’UE, les millions d’hommes d’origines et de langues différentes, parmi lesquels notamment se détachent les quelque 17 millions de musulmans, il eût sans doute été préférable de parler d’emblée de l’« Année européenne du dialogue avec les musulmans », lui donnant ainsi, outre de nombreux autres aspects culturels, une dimension religieuse. De nouveau, ceci invite à un dialogue entre représentants de la religion, dialogue pour lequel la Commission européenne ne peut être compétente. Dans cette perspective, notre secrétariat a pris l’initiative d’organiser des tribunes publiques au Parlement européen grâce auxquelles les députés, leurs collaborateurs et leurs hôtes pourront se familiariser avec les problèmes de l’intégration des musulmans en Europe et des échanges culturels nécessaires à celle-ci. A ce propos, l’assemblée plénière de vendredi nous permettra de recueillir davantage d’informations. Parallèlement, je voudrais aujourd’hui inviter toutes les conférences épiscopales, mouvements et associations catholiques et communautés monacales à participer, dans la mesure du possible, par des initiatives propres à l’Année européenne du dialogue interculturel. Il va de soi que l’importance du dialogue avec les représentants d’autres religions, en particulier avec la communauté juive, doit être maintenue et ne pas être négligée.

Nous avons conscience des limitations théologiques actuelles dans le dialogue interreligieux, mais la possibilité subsiste d’un « dialogue de la vie » et d’un « dialogue des spiritualités » . Le dialogue de la vie peut réunir chrétiens et musulmans dans une discussion sur les valeurs et libertés fondamentales, y compris la liberté confessionnelle, ainsi que sur la préservation de la vie et la condamnation de la violence et de la terreur. Le dialogue des spiritualités peut se traduire par un échange d’idées sur les formes et contenus de la prière ou les conséquences sociales et politiques de la foi religieuse.

2.3. Le dialogue avec les autorités politiques de l’Union européenne
En conclusion, je souhaite me porter encore vers le dialogue avec les autorités politiques de l’Union européenne comme une troisième forme de dialogue. Même si les contacts amicaux et informels de la part de l’Église catholique avec des représentants des institutions européennes par le biais et en marge de la COMECE ont une longue tradition, une certaine formalisation de ce dialogue n’est apparue que très récemment. Outre les séminaires que la Commission européenne organise à Bruxelles, depuis quelques années, autour de problèmes fondamentaux avec les représentations confessionnelles, et les discussions traditionnelles de ces représentations et de l’Église locale respective avec les gouvernements dans le cadre de leur présidence semestrielle du Conseil européen, je songe ici au premier chef aux trois discussions au sommet de ces trois dernières années auxquelles ont été invités des représentants dirigeants des religions par les présidents des institutions européennes. Le 15 mai dernier a eu lieu la dernière de ces discussions au sommet et, pour la première fois, les présidents du Parlement, du Conseil et de la Commission y ont pris part. Une rencontre au sommet est de nouveau prévue pour fin avril, début mai de l’année prochaine.

En dépit de maintes critiques, je tiens à saluer expressément ces discussions. Elles témoignent de la haute estime de l’UE pour les représentants des Églises et communautés religieuses, et ceux qui, comme moi, ont eu la possibilité de travailler quelques années au sein de la COMECE, se souviennent certainement des difficultés des premières années, qui étaient marquées par une ignorance institutionnelle. Cela ne signifie pas que ces discussions au sommet ne pourraient pas faire l’objet d’une meilleure organisation, notamment en réfléchissant davantage au nombre de représentants des Églises et communautés religieuses à chaque fois invités. Ces discussions sont certes nécessaires mais, de notre point de vue, elles ne sont en elles-mêmes pas suffisantes pour satisfaire au principe contenu dans le traité d’un dialogue ouvert, transparent et régulier.


Chers confrères, une entrée en vigueur du traité de Lisbonne élèvera la reconnaissance des relations de l’Église et de l’État au niveau des États membres et le dialogue de l’Union avec les Églises et les communautés religieuses au niveau des règles de droit primaire de l’Union européenne. C’est pourquoi l’on devrait dès à présent réfléchir plus profondément à la forme matérielle que prendrait ce dialogue. Au préalable, cette tâche sera celle des institutions européenne et de la Commission en particulier. Cependant, dans le cadre de la COMECE, nous sommes naturellement prêts à exposer nos conceptions et nos idées, mais aussi nos questions lors de discussions préparatoires au dialogue de l’Union avec les Églises et communautés religieuses.

Il s’agit avant tout de poser les bonnes questions ! Qui, par exemple, représente l’« Union » lorsque le traité dit que l’Union mène un dialogue ? Cela veut-il dire toutes les institutions européennes ? Quel rôle jouera le futur président permanent du Conseil européen ? De quelle manière le Parlement européen peut-il être associé ? Comment définir au plus près les adjectifs « ouvert, transparent et régulier » servant à qualifier ce dialogue ? Quelles sont les Églises et associations religieuses ? Quels sont les critères de choix disponibles ? Dans le dialogue de l’Union avec les communautés philosophiques et religieuses, le principe de subsidiarité sera-t-il observé équitablement, si celui-ci n’est implanté constitutionnellement que dans un seul Etat membre ? Distingue-t-on différents niveaux de dialogue ? Comment présenter de manière systématique la sélection des thèmes du dialogue ? Comment garantir que, dans ce dialogue, la présence des deux seuls partenaires, représentant la politique d’une part et la religion d’autre part, ne soient pas perçue comme fallacieuse et par trop réductrice ? En cela, la poursuite des contacts bilatéraux existants d’une Église ou communauté religieuse avec l’UE n’est-elle pas également importante, comme en témoignent la rencontre que le ministre allemand de l’Intérieur a organisée lors de la présidence allemande du Conseil européen ou les discussions semestrielles entre les Églises et les présidences alternées du Conseil européen ? Comme vous le voyez, il y a nombre de questions ouvertes en suspens, et la période de la ratification du traité de Lisbonne devrait être utilisée pour trouver des solutions acceptables si possible pour toutes les parties concernées. C’est pourquoi je renouvèle mon offre de discussion.

Conclusion
Le dialogue de la raison, le dialogue important quoique non exclusif avec les musulmans d’Europe, le dialogue ouvert, transparent et régulier de l’Église avec les institutions européennes constituent, chacun à leur manière, des réalisations du dialogue de l’Église avec le monde dont le concile nous a chargé avec tant d’insistance. Nous devrions alors nous laisser guider par l’impératif de clarté, l’invitation à la douceur, le conseil de la confiance et la vertu de prudence. Cependant, quel que soit le lieu où s’engage l’Église, elle ne jouit d’aucun droit particulier, d’aucun privilège. , et nous nous remémorons le pape Paul VI qui, s’adressant aux hommes politiques à l’ambassade du concile du 8 décembre 1965, déclara : « L’Église n’attend de vous que la liberté. La liberté de croire et de prêcher la foi, la liberté d’aimer Dieu et de le servir, la liberté de vivre et d’apporter aux hommes le message de la vie. »
Aujourd’hui encore, plus de quarante ans plus tard, il n’y a rien à rajouter à ce vœu.
Chers confrères, je vous remercie de votre attention."

+ Mgr Adrianus van Luyn,
Evêque de Rotterdam

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