11 Janvier 2008
1. La politique n’est pas une science exacte, ni un art nécessaire. Le mot même exprime l’aléatoire. C’est pourquoi Aristote disait notamment du pouvoir des parents en leur famille qu’il est un pouvoir “politique”, par opposition au pouvoir “despotique” que l’on exerce en principe sur son corps ou sur celui qui n’a pas la faculté de se dérober à un ordre reçu. En appelant à Jésus pour le salut de son fils, un centurion lui dit : « J'ai sous moi des soldats, et je dis à l'un : Va ! et il va, et à un autre : Viens ! et il vient, et à mon serviteur : Fais ceci ! et il le fait » (Mat. 8,9). En matière d’éducation comme en matière politique, on fait souvent plus ce qu’on peut que ce que l’on veut.
La politique est essentiellement aléatoire parce qu’elle porte sur le gouvernement des hommes. Elle doit donc compter sur leur liberté et, en quelque manière, leur autonomie. C’est pourquoi les conceptions “pédagogiques” et morales de la politique, orientées vers l’humanisation des hommes, dans le cadre d’un bien commun à poursuivre, sont bien plus proches d’un sens politique authentique, bien plus réalistes donc, en tous les sens du terme, que les conceptions techniciennes, bureaucratiques et planificatrices modernes, qui se fondent sur des visions mécanistes du progrès et des échanges. Il n’y a pas lieu dès lors de s’étonner que là où celles-ci l’emportent, celles-là entrent en sommeil, avec la politique elle-même.
2. La politique est aléatoire, ainsi, parce qu’elle est humaine. Parce qu’elle s’exprime par des actes humains, c'est-à-dire libres, sur une “matière” également humaine et libre. Avec cette part de nécessité, toutefois, qui s’attache toujours à l’humain dans sa complexité, et qui emprunte en bonne part à ce que la théologie appelle “le péché”. Non que celui-ci soit nécessaire, mais parce que la tentation de se tourner vers des biens illusoires et d’y aliéner sa liberté est de toujours. « Je trouve une loi s'imposant à moi, quand je veux faire le bien (…) mais j'aperçois une autre loi dans mes membres qui lutte contre la loi de ma raison et m'enchaîne à la loi du péché qui est dans mes membres » (Rom. 7, 21-23).
La politique est donc aléatoire, aussi, parce qu’elle doit compter non seulement avec la liberté plus ou moins raisonnable, mais aussi avec l’irrationnel et le déraisonnable. Elle doit compter avec le fait qu’elle s’applique à des êtres qui, faits pour être heureux, et armés pour l’être, peuvent accepter ou vouloir ne pas l’être, et imposer aux autres l’impossibilité d’y tendre. Ces deux données sont souvent aussi indissociables en un temps déterminé, que le bon grain et l’ivraie de l’Evangile, où le premier figure les sujets du Royaume et le second ceux du Mauvais (Mat. 13,38). Dans la vie, y compris parmi les chrétiens, chacun a souvent sinon toujours sa double nationalité, sa double attache, qui lui permet de s’illusionner sur les possibilités de ménager des rapports consensuels entre deux Maîtres. Certains optent délibérément pour l’un, d’autres délibérément pour l’autre. La plupart s’accommodent de vivre sous le règne du Mauvais, sinon de façon consciente et militante, du moins par reddition, parce qu’ils y trouvent un espace en lequel leurs égoïsmes et leurs appétits trouvent à s’exprimer et à se nourrir sans être remis en cause. La fausse monnaie du libertarisme, au lieu et place d’une vraie liberté, y suffit à donner le change.
3. La politique doit ainsi tenir compte de cet autre fait cruel mais massif : malgré la ferveur de leurs discours, les hommes, pour l’ordinaire, ont en réalité beaucoup plus de goût pour l’esclavage que pour la liberté. Un dissident russe avait intelligemment montré que la solide perduration de l’esclavage soviétique devait plus aux petits intérêts que chacun y pouvait trouver qu’à toutes les polices de l’immense territoire. C’est l’histoire aussi des esclavages des conformismes, conservatistes ou progressistes, des modes, des pensées uniques, des addictions médiatiques et même des esclavages domestiques. Il est en réalité très héroïque et très vertueux de tendre à être libre. C’est pourquoi, quoi qu’on en dise, bien peu y prétendent.
La politique n’est pas de soi théologique. Les politiques qui se prennent pour des théologies échouent toujours, et tournent à l’aigre. L’essai le plus éclatant, au sens à la fois topique et destructeur du terme, aura été le communisme. Sa prétention à constituer une théologie et un messianisme inversés a implosé dans le sang de cent millions de morts. La politique est néanmoins traversée par la théologie, parce qu’elle est habitée par l’homme et que celui-ci, comme le disait Platon, a ses racines à la fois sur la terre et dans le ciel. La politique est une science du réel, et les éclairages que lui apporte la théologie, qui est aussi une science du réel, portent sur des données réelles. Sont aussi des données réelles l’élan humain vers le meilleur et le pire, et cette essentielle et nécessaire conclusion : l’agir humain a besoin d’être réglé, pour que le meilleur soit favorisé, et que le pire soit marginalisé ou apprivoisé, à défaut de pouvoir être supprimé. Or cette règle, cette mesure, cette loi, n’est à hauteur d’homme que si elle est elle-même humaine, dans tous les domaines où elle est appelée à s’exercer, de l’économique au social, en passant par toutes les déclinaisons des règles civiles, pénales ou comportementales. Cela signifie qu’il n’y a pas de politique possible sans ce qu’on appelle aujourd’hui une "éthique" – par peur de l’emploi du mot “moral”, en lequel les esprits asservis voient une menace. Pas n’importe quelle éthique. Une éthique fondée non pas sur l’arbitraire d’une volonté elle-même sans mesure, « ouverte à tous vents de doctrine », mais sur les exigences de la nature humaine et qui soit ainsi capable de donner un sens à notre communauté de vie.
4. Les sociétés modernes présentent ce paradoxe inouï d’avoir désappris d’être humaines. C’est un paradoxe, non seulement parce qu’une société politique non humaine n’a pas de sens mais parce que nos sociétés déshumanisées, sans mémoire et à tant d’égard destructrices, jusqu’à banaliser l’élimination massive de leurs propres enfants, ont la prétention de constituer le paradigme du progrès humain, de l'humanisme, du respect des droits de l'homme. Il est significatif que des “responsables” comme Mme Guigou, sans culture, continuent de voir dans les Lumières un indépassable horizon, alors que ces Lumières ont échoué, « parce qu’elles ne pouvaient voir l’ombre au milieu de leur propre clairvoyance » (Edgar Morin).
Voici, puisque nous citons cet auteur, comment il décrivait l'état de ces sociétés il y a plus de dix ans, dans le prologue de l’ouvrage qu’il a cosigné avec M. Sami Naïr, intitulé Une politique de civilisation (Ed. Arléa, 1997). On sait que le président Sarkozy dit vouloir faire de ce titre le fondement de son action gouvernementale. L'actualité rend donc le rappel de ces lignes très opportun.« Nous sommes dans une période politiquement régressive (la politique réduite à l'économie) et mentalement régressive (les idées fragmentaires et grégaires). Quand on évoque la mondialisation, les discours sur la mondialisation ignorent le monde lui-même alors que, comme le dit justement le géographe Jacques Levy, “la mondialisation consiste en l'émergence d'un objet nouveau, le monde en tant que tel. Paradoxe. Plus on traite de la mondialisation, plus on écarte le monde de nos idées, pensées et réflexions, pour ne percevoir ou concevoir qu'un processus, un fragment, un aspect. La mondialisation correspond au surgissement de problèmes communs et spécifiques pour toute l'humanité. Mais l'idée d’humanité est rejetée, voire considérée comme obsolète (…).
« [Notre propos, dans cet ouvrage] naît d'une réaction face au vide de nos politiques, à leurs litanies, à l'absence de travail de refondation sur le champ de déchets qu'ont laissés les décompositions bien différentes – mais aboutissant au même néant – du communisme soviétique et du socialisme démocratique et que va laisser la décomposition du mythe économico-libéral.
« Ne peut-on voir, au-delà du "au jour le jour", du budget au budget, de l'élection à l'élection, du pourvu que ça dure,“après moi le déluge" ?
« Ne peut-on affronter les gigantesques défis que toute politique devrait relever aujourd'hui ?
« Ne peut-on reconsidérer notre monde en fonction de la finalité politique majeure, qui est de faire de nous des êtres civiques et civilisés ?
« Nous avons besoin à la fois de ranimer la pensée critique et l'imagination politique. La pensée critique n'est pas le verdict toujours négatif sur le présent, au profit de la nostalgie des solutions mythologiques du passé ; l'imagination n'est pas l'édification d'un modèle de société projeté sur le futur. La pensée critique comporte nécessairement une part autocritique et porte sur les problèmes de fond. L'imagination a pour tâche d'inventer un possible, même s'il est aujourd'hui improbable. Les deux sont liées : la critique appelle l'imagination et l'imagination appelle la critique (…) ».
(à suivre)