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Une politique de civilisation ? (II)

I.-        Parler aujourd’hui de “politique de civilisation” pose un problème fondamental. Instinctivement, on sent que cette expression est chargée de quelque chose d’original. Et cette originalité fait tendre l’oreille. Pourtant, à y bien réfléchir, le plus étonnant n’est pas dans l’expression. Il est dans l’étonnement même. Une politique peut-elle, en effet, être autre chose qu’une politique « de civilisation » ?

En fait, s’étonner de ce qu’une politique puisse être « de civilisation », prendre la conjonction de ces termes comme une singularité, manifeste qu’on s’est accoutumé à leur dissociation. Bien plus : que l’on vit sur cette idée que ces deux termes sont étrangers l’un à l’autre, car parler de dissociation, c’est encore, en quelque manière, parler de relation. Chacun est convaincu que civilisation et politique sont séparés, comme le sont supposément politique et morale. La politique n'est supposée être qu'une sphère d’action réduite à la gestion des intérêts et des conflits collectifs. « Du même coup – expose M. Morin, que nous avons cité dans l’article précédent [Ici] – il y a dépolitisation de la politique, qui s’autodissout dans l’administration, la technique (expertise), l’économie, la pensée quantifiante (sondages, statistiques) » (Une politique de civilisation, p. 21).

L’esprit positiviste et scientiste a eu raison de l’esprit métaphysique. L’obsession phénoménologique a eu raison du sens de la causalité et des fins et, du coup, de celui de l’ordre, du juste et de l’injuste. On a pu ainsi se convaincre comme d’une évidence de ce que la politique pouvait n’être pas pour l’homme, non plus que le monde qui nous environne. Elle n’a pas à être – évidemment – un élément de progrès moral. C’est autre chose. « Le politique s’est abîmé dans l’économique. La consultation permanente des sondages tient lieu de boussole. Le grand projet a disparu » (Op. cit., p. 14). M. Morin, qui est un homme de gauche convaincu, fait ici référence à l’idéal du socialisme, qu’il juge trahi par les partis qui s’en réclament aujourd’hui, lesquels « sont devenus aveugles à tous les grands problèmes » (Op. cit. p. 14). Mais, au fond, ce qu’il vise, c’est bien la perte d’identité de la politique. Ce qu’il appelle ailleurs la « politique en miettes », sans peut-être se rendre compte de ce que cet émiettement doit aux courants dont il se réclame, c’est la politique affolée qui a perdu de vue sa finalité unificatrice et qui, du coup, « perd la compréhension de la vie, des souffrances, des détresses, des solitudes, des besoins non quantifiables ». Nous ajouterions urgemment : et du bien, et du mal.


II.-      
L’étonnement suscité par l’expression « politique de civilisation » appelle une autre question. Dans le fond, qu’est-ce qu’il y a là de plus étonnant ? Que l’on rapproche le mot “politique” du mot “civilisation” ou, plus radicalement, que l’on se mette à parler de civilisation ? Quand on parle de progrès, d’évolution, de “marche en avant”, d’avancées, etc. cela ne pose pas de problème. L’homme moderne est à l’aise dans ces thématiques parce qu’elles ressortissent aux domaines auxquels il est accoutumé : ceux du matériel et du quantifiable. Mais quand on parle de “civilisation” ? N’entre-t-on pas là dans un autre domaine, sous d’autres références ?

Que la civilisation ait rapport à la politique, c’est ce que le mot indique lui-même. En civilisation il y a le mot “civis”, qui évoque la cité, comme il y a celui de “polis” dans politique. Le suffixe “-sation” suggère l’idée d’un processus qui valorise la vie de la cité, ou qui y configure. Pourtant, la civilisation ne s’identifie pas à la politisation. On ne parle pas, par exemple, et on ne peut pas parler de civilisation communiste, alors que l’univers communiste est, en un sens, l’univers “politisé” par excellence. Il ne viendrait à l’idée de personne de soutenir (du moins est-on un droit de l’espérer…) qu’il s’agirait de l’univers “civilisé” par excellence.

Le terme “civilisation” paraît bien connoter l’idée d’un progrès global qui est à la fois matériel et moral. C'est-à-dire d'un progrès humain. Dans le Dictionnaire de l’Académie française, il est d’ailleurs défini comme « l’ensemble des connaissances, des croyances, des institutions, des mœurs, des arts et des techniques d'une société ». Utilisé plus souvent pour désigner un état plutôt que le processus qui y tend, le mot “civilisation” n’intègre ainsi pas seulement la richesse ou la puissance. Il inclut aussi le savoir, la culture – avec laquelle il nourrit des ambivalences – voire le savoir-vivre, le respect d’autrui, le sens du bien, de la justice, de l’amitié, de l’honneur, de la parole donnée, et jusqu’à la vie de l’esprit et du cœur tournés vers Dieu. En effet, la culture précédemment évoquée est
« toujours liée organiquement à la religion (1) ». Comme le Dictionnaire l’ajoute, c’est « l’état de développement spirituel et matériel tenu pour supérieur par opposition à la barbarie ». Plus remarquablement : la civilisation n’est pas la dominante de l’un ou l’autre des éléments décrits, selon ces définitions, mais leur conjonction et leur harmonie hiérarchisée, qui donne une identité particulière à la société que la civilisation nourrit et qui la porte. A qui souhaitera aller plus avant, il paraîtra évident que cette harmonie requiert une causalité formelle, ce qui ouvre d’autres débats sur l’héritage et l’identité de nos sociétés.

Pour l’heure, arrêtons-nous à ceci, qu’une “politique de civilisation” ne requiert pas seulement qu’elle soit tournée vers l’homme, comme vers un agent invité à en tirer davantage profit. Elle doit prendre le parti de développer toutes les "richesses d’hommes", lesquelles ne s’analysent pas seulement ni premièrement en termes d’avoir ou de possession, mais d’abord en termes d’être. Parler dès lors de “politique de civilisation" - en un sens nouveau par rapport à l'état actuel de nos sociétés - c’est en quelque manière mettre
résolument un terme à la dictature de l’homo oeconomicus, à la dictature des lois du marché, à la dictature de “valeurs” qui réduisent l’homme, dès l’enfance, à n’être qu’une cible et un outil de consommation. Nous en revenons ici à la causalité formelle évoquée plus haut : qu’on le veuille ou non, il n’y a qu’une morale qui puisse servir de norme à ce rééquilibrage de la valeur sur la possession. A y réfléchir, si elle pouvait et devait être entreprise, cette “politique de civilisation” pourrait conduire, au constat des gâchis humains et écologiques considérables qui s’étalent de par le monde, y compris sous nos yeux, à provoquer une véritable révolution. Y est-on effectivement disposé quand on parle de “politique de civilisation” ? A l’heure où la “globalisation” est présentée comme une loi d’airain, universelle et surtout irréversible, il est sérieusement permis d’en douter.

Mais enfin, comme nous l’avons rappelé dans le précédent article, la politique est par excellence le domaine de l’incertain. Ce qui paraît évident aujourd’hui ne le sera pas nécessairement demain. Ce sera toujours une illusion très sotte que de croire que la politique puisse rien bâtir qui soit éternel. L’Eglise, inlassablement, délivre un autre message que celui du jour, message qui est toujours une porte ouverte sur l’espérance et sur des changements qui ne laissent jamais d’être possibles. Pour elle, en effet, cette politique de civilisation,
« orientée vers la recherche d'un développement humain intégral et solidaire » (2), s'appelle, selon le mot de Paul VI, la civilisation de l'amour”. Une politique de civilisation authentique, c'est donc une politique qui prend pour objectif et pour moyens de tendre « à la promotion intégrale de la personne et du bien commun » (3), entée sur le respect et l'amour de la vie.


III.-    
Pour conclure, arrêtons-nous à un troisième sujet d’étonnement. On le sait, si la formule de “politique de civilisation” a M. Morin pour père, elle a M. Sarkozy pour propagateur, en ce sens qu’il a
récemment déclaré en faire l’axe de son action gouvernementale. De prime abord, cela fait sourire. M. Sarkozy est dépeint partout comme un agité – il ne compte évidemment pas que des amis et se prête assez à cette description. Il passe pour un homme sans culture, et reconnaît lui-même n’être pas un intellectuel. Le fait d'avoir imposé au Souverain Pontife la présence de M. Bigard, qui ne passe pas pour être lui-même un monument de finesse et de culture, n’est pas fait pour donner l’impression contraire. Bref, sans vouloir forcer le trait, M. Sarkozy, bien qu’il soit certainement habile, ne donne pas l'image, au prime abord, d’un homme de réflexion ou de sagesse, ce à quoi nous avait au demeurant habitués son prédécesseur, lequel a assis son immortelle gloire, s’en souvient-on encore, sur l’amour des pommes et de la tête de veau.

Il faut pourtant se rendre à cette évidence : c’est M. Sarkozy qui vient parler de “politique de civilisation”. Il n’est pas difficile d’imaginer que cette idée lui a été suggérée, mais il faut se rendre à cette autre évidence : il l’a faite sienne, sans que nul ne l’y obligeât. Pareillement, lors de sa visite au pape, M. Sarkozy a fortement insisté sur l’héritage chrétien de la France et de l’Europe, en rupture avec son prédécesseur, et sur la nécessité de l’investissement des chrétiens – pris en tant que tels – dans la vie politique, les assurant de son soutien. Certes, comme l’a relevé M. Bayrou, ce discours n’est pas sans ambiguïtés de sa part, ne fut-ce que quant au contenu de l'expression, mais il traduit tout de même une conviction à laquelle nous ne pouvons pas être étrangers, à savoir selon le mot de M. Raffarin [pour une fois lui-même assez heureux dans l’art de la formule], que « l'apostasie n'est pas une force de progrès dans nos sociétés ». Là encore, cette évidence s’impose : M. Sarkozy, qui considère, dans un esprit positivo-bonapartiste, que la religion est souhaitable parce qu’elle est un facteur d’ordre, n’était pas obligé d’aller si avant dans le discours. Il paraît bien certain que celui qu’il a prononcé au Latran lui a été écrit par mieux inspiré que lui. Mais enfin, il l’a prononcé, c’est un fait, au risque de se le voir reprocher, comme cela a été le cas, et l’expérience a déjà montré qu’il n’était pas embarrassé de ne faire que ce qu’il entendait faire.

Quelle leçon en tirer ? Quelle est la conviction profonde du président de la République lorsqu’il tient de tels propos ? Est-ce seulement du discours politicien, du bonapartisme précisément, de la pêche aux voix catholiques, ou est-ce l’expression d’un homme en quête de repères vrais, malgré les frasques dont il aime à s’entourer, comme une sorte de parvenu du pouvoir ? Bien malin qui peut le dire pour le moment. Les catholiques, instruits par l'usage des langues de bois, des mots vidés de sens et par la théâtralité chronique des pantomimes politiciennes, y trouveront assez de raisons d'être réservés et prudents. Ce qui nous paraît certain, au moins, c’est qu’il nous faille être attentifs à ce discours et aux invitations qu’elles formulent, parce que, quels que soient les calculs éventuels du chef de l’Etat, ce qu’il exprime-là fait écho à une réalité ou à une espérance dont nous devons être les témoins inlassables. C'est assez que ces mots soient publiquement prononcés pour que nous nous attelions à leur donner corps et vie.

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(1) Pie XII, discours du 9 mars 1956.
(2) Compendium de la doctrine sociale de l'Eglise, n° 3.
(3) Op. cit. n° 391.
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