Les débats sur l’euthanasie battent leur plein, dans la presse comme sur internet. Il n’y a pas lieu de s’en étonner. Les cas individuels comme ceux de Chantal Sébire ne sont, en définitive, que les pas d’une cause qu’il s’agit de faire avancer. Ses partisans, l’“Association pour le droit de mourir dans la dignité” en tête, n’auront de cesse qu’ils obtiennent satisfaction. Le pouvoir politique et le pouvoir judiciaire paraissent désarmés et sans volonté devant ce qui constitue pourtant, objectivement, la propagande et la promotion de pratiques illégales, pénalement sanctionnées, qui heurtent de front ce fondement essentiel de la civilisation qu'est l’interdit du meurtre. Il faut que les consciences individuelles et collectives soient déjà bien anesthésiées – c’est sans doute le sujet qui veut cela – pour n’en être pas immédiatement, spontanément, scandalisées et révoltées.
Dans ces débats, les opposants à l’euthanasie, outre qu’ils s’attachent à défendre la sacralité et la dignité de la vie humaine, de la conception à la mort naturelle, soulignent la contradiction profonde qu’il y a à revendiquer religieusement le respect absolu des droits de l’homme et à juger qu’il puisse être licite de porter directement et volontairement atteinte à la vie d’un être humain innocent. Il est en particulier singulièrement problématique que des personnes puissent, à la fois, considérer que la peine de mort portée contre des individus coupables de crimes abjectes soit une horreur, et que la mise à mort d’un innocent soit… un acte vertueux. Comprenne qui pourra ! Bienvenue dans le Monde irrationnel de l’Avenir radieux.
Les opposants à l’euthanasie mettent également en garde contre le fait que sa légalisation, fut-ce pour des cas jugés “d’exception”, fera nécessairement entrer le sort de la vie humaine dans le champ de l’arbitraire de l’Etat, au gré des majorités qui se feront ou se déferont. Dans une société où il n’existe plus pour l’heure aucune morale normative commune, ces dernières seront à même, en dernier ressort, de déterminer par la loi positive ce qui est acceptable ou ne l’est pas à un moment donné. Il n’existe aucune limite prévisible ou durablement assignable à l'évolution possible de cette dérive eugénique. Le choix de légaliser l’euthanasie emporte, nécessairement, la dévaluation et la relativisation de l’interdit de tuer, lequel est pourtant le seul rempart efficace de la vie. Le rapport Léonetti n’avait pas manqué de le souligner. La problématique de l'euthanasie ne peut pas sortir de ce cadre, qui l'identifie : une société qui l'accepte est une société sauvage qui intègre délibérément le meurtre au nombre de ses principes fondamentaux.
Cette absence de limite permet d’ailleurs de s’interroger sur le cas des personnes qui, se sentant psychiquement en rupture avec la vie, qu’ils jugeraient pour eux désormais “invivable”, réclameraient que leur fût également reconnu le droit de mourir par suicide assisté. A quel titre cela leur serait-il refusé, si ce n’est, là encore, par pur arbitraire à critères variables ? Et quel sera le principe qui permettra à un tiers de déterminer qu’une vie est “vivable” et qu’une autre ne l’est pas, malgré les appels également désespérés des personnes concernées ? Et qu'ici un assistant au suicide devra être condamné et là absous, voire professionnalisé et rémunéré ? Les jugements qui sont portés déjà, en l’état actuel de la législation, sur les fœtus malformés, dont chacun peut s’arroger le droit de décider si la vie sera vivable ou doit être froidement détruite par l’avortement provoqué, autorisent toutes les inquiétudes. Et qu'est-ce qui permettra, en toute hypothèse, d'expliquer à un jeune homme ou à une jeune fille, dans une société qui massacre déjà ses enfants, qu'il est mal et indigne d'un être humain de porter la main sur la vie de ses semblables quand le meurtre sera devenu une nouvelle option médicale parmi d'autres ? Autant de questions qui ne reçoivent, décidément, jamais de réponse.
Les opposants à l’euthanasie ne se réfèrent donc pas (seulement) à des motifs d’ordre religieux, quels que soient les lumières et la force qu’ils y puisent. Ils pointent du doigt les risques, incontestablement réels, qui pèsent sur une société politique qui ferait entrer en elle une telle menace sur la vie humaine. Notre société se targue d’être historiquement mûre, instruite à jamais des horreurs du passé, dont elle entend conserver activement la mémoire. Mais elle se fie trop à son infaillibilité. Pour avoir une telle assurance, il lui faudrait au moins avoir des vertus qu’elle ne cultive pas, et qui lui échappent d'autant plus qu’elle s’est auto-convaincue qu’elle ne pouvait trouver de liberté qu’en dehors d’elles. Les incantations humanistes des euthanasistes n'empêcheront pas cette société de verser dans la barbarie à laquelle ils l'inclinent de tout leur poids.