9 Avril 2008
CONTEMPLATION et ACTION (1)
par Mgr Octavio N. Derisi
Telle est sa grandeur : sa conscience et sa liberté, fruit de son esprit, le placent au-dessus de toutes les choses matérielles, en un domaine qui transcende l’espace et le temps. Ils lui confèrent ainsi la maîtrise du monde matériel et de soi-même.
II.- Les autres êtres, en effet, n’ont pas une conscience explicite de ce qu’ils sont. Ils sont conduits à leurs fins spécifiques et individuelles par des lois nécessaires, d’ordre physique, chimique, biologique et instinctif, imprimées dans leurs facultés. Incapables de sortir du champ inéluctable de ces lois, ils agissent toujours de la même manière, sans progrès aucun. En revanche, l’homme, grâce à son intelligence, peut dépasser les phénomènes jusqu’à parvenir à l’être constitutif des choses. Il peut faire retour sur soi, sur sa propre activité et sur son être. Il peut s’intérioriser, dans le domaine lumineux de la conscience, méditer sur la vérité de l’être des choses, l’être de Dieu, son propre être intérieur. Il peut ainsi mettre en relation fins et moyens, organiser son action pour tendre à ces fins, soit dans les choses extérieures, par la technique et l’art, soit dans sa propre activité libre, par sa vie morale, ou organiser l’activité de son intelligence strictement contemplative, par la science et la philosophie.
Dans ce retour sur soi, l’homme enrichit de plus en plus son intelligence, par la contemplation de la vérité, et grandit dans sa volonté libre, par l’amour du bien. Son esprit s’enrichit par ces deux voies, comme homme, être de conscience et de liberté.
Les fruits si abondants qui ont été tirés des objets matériels par l’art et la technique s’enracinent dans l’esprit. Ils ont germé et mûri dans sa solitude féconde, dans une méditation qui a découvert les relations qui ont cimenté leur possibilité. C’est l’esprit encore qui a ensuite enchaîné les moyens de leur réalisation et, finalement, par la volonté, qui s’est décidé à l’effectuer.
On le voit, il n’y a pas que l’enrichissement intérieur, le plus noble, celui qui porte sur l’homme lui-même, qui soit atteint par l’intériorité lumineuse de la conscience, par la contemplation de la vérité et la décision libre de réaliser le bien. Il en est de même des biens matériels produits par l’art et la technique. Ceux-ci ne peuvent pas être atteints sans que l’action qui les obtient ou les réalise puise et soit alimentée à cette double source créatrice de l’esprit : celle de l’intelligence et de la volonté libre. Par la vérité ou le bien pratique ou réalisable, l’intelligence ordonne l’action par tels ou tels moyens. La volonté libre décide de son existence comme bien, en la mettant en œuvre.
L’action qui enrichit le monde spirituel, de celui de l’homme individuel, de la famille, de l’Etat et des autres institutions sociales, comme celle qui accroît le monde des biens matériels, artistiques et techniques, et les transforme pour le bien spirituel et matériel de l’homme, passent immédiatement par une action extérieure et même par des instruments matériels. Cependant tous ces biens sont radicalement des biens de l’esprit, parce que les uns et les autres s’enracinent dans la vérité et le bien, qui les alimentent. Ils y puisent non seulement leur existence, leur raison d’être, mais aussi leur orientation, dans l’intériorité de la contemplation de l’intelligence, et par la force créatrice de la volonté libre.
IV.- La triple organisation des habitus (1) de la science et de la philosophie, qui disposent l’homme de façon stable à découvrir et à contempler la vérité, des vertus morales, qui ordonnent l’homme individuellement et socialement à sa fin ou à son bien suprême, et des arts et des techniques, qui le rendent capable de transformer la matière, y compris son propre corps, en objets beaux et utiles, concourt à l’accroissement des biens matériels pour les mettre au service, en définitive, du bien spécifique de l’homme. Cependant, avant que d’être des effets de l’action immédiate qui les réalisent, et qui est en l’occurrence une action matérielle, ces biens sont des effets de l’esprit. C’est lui, dans sa solitude féconde, qui les découvre, s’en empare, les ordonne et les réalise pour constituer ainsi le monde spécifiquement humain. Ce monde, créé par l’homme, est celui de la culture.
Dans le monde, l’homme est capable de culture. Autrement dit, il est capable de cultiver, c'est-à-dire d’organiser et de réaliser le bien dans sa propre activité d’être spirituel mais aussi dans l’activité et l’être des choses matérielles. Il peut accroître les biens corporels et les biens spirituels du monde, parce qu’il est, lui seul, par son intelligence, sa conscience et sa liberté, un être spirituel.
Sans l’esprit, l’homme appartiendrait à un monde obscur et rigide de nécessités matérielles, gouvernées par des lois mécaniques, chimiques, biologiques et instinctives. Il serait privé du pouvoir créateur qui l’en libère et le rend apte à élever et à transformer son propre être spirituel par l’activité contemplative et morale, et celui des êtres matériels et de son propre corps par l’activité technico-artistique.
Le progrès matériel, l’accroissement et le perfectionnement des facteurs économiques et des moyens techniques supposent évidemment des êtres et des activités matériels. Cependant, ce progrès ne peut lui-même être obtenu, comme tel, sans l’intervention de l’esprit, de l’activité contemplative de l’intelligence et de l’activité créatrice de la liberté, lesquelles ordonnent ces êtres et ces activités matériels à une fin.
Il est donc nécessaire d’enrichir et de subordonner l’action extérieure à la vie spirituelle, à la contemplation intellective de la vérité, à la volonté libre ordonnée au bien. Sans cette dernière, non seulement l’action perd tout sens humain, mais aussi toute fécondité culturelle. Elle devient incapable de générer des biens qui soient adaptés à l’obtention du bien spécifique de l’homme.
Dès lors, le meilleur service qui puisse être rendu à l’action est de commencer par s’éloigner d’elle et du monde extérieur. Il faut d’abord enrichir son esprit dans la solitude et la méditation, dans l’exercice vertueux de l’acquisition de la vérité et du bien, afin d’être en mesure ensuite, de retour au monde extérieur, de lui apporter les fruits accumulés dans l’intériorité, par une action nourrie de biens spirituels.
Cette exigence concerne spécialement les jeunes, en particulier ceux qui s’adonnent à l’étude, qui poursuivent des études universitaires, parce qu’ils sont en principe destinés à diriger les différentes strates d’une nation qui attend l’amélioration de la société dans différents domaines: familial, économique, politique, etc. Ils doivent réfléchir, et comprendre que pour agir efficacement et obtenir une authentique transformation ou un progrès social, ils doivent commencer par enrichir leur intelligence au contact de la vérité et des principes qui en découlent, organiser leur savoir dans sa dimension théorétique et pratique, et exercer leur liberté en l’ajustant aux exigences normatives qui en résultent. Pour cela, ils doivent savoir se recueillir dans la solitude de la méditation et de l’étude et apprendre la maîtrise de soi pour acquérir les vertus. Ainsi armés intérieurement par ces richesses de l’esprit que sont la vérité et le bien, ils pourront plus tard agir avec justesse, ordre, efficacité, et réaliser par l’action, ainsi nourrie et gouvernée par l’esprit, les grands biens qui auront été accumulés dans l’intériorité.
Même après que sa vie spirituelle a été disciplinée et enrichie dans la méditation et la vertu, un homme d’action doit souvent se retirer de cette dernière, pour revenir sans cesse à l’intériorité, lumineuse et féconde, et s’enrichir à nouveau de ses biens. Il doit s’y réarmer en portant son regard sur la vérité et les normes de valeur qui en découlent. Alors seulement il pourra retourner à l’action, à défaut de quoi il risque de se condamner à mener une activité stérile, de se livrer à une agitation inefficace, parce que privée des biens de l’esprit, sans lesquels aucune action humaine n’a plus ni contenu ni sens spécifiques.
Avant toutes choses, l’enrichissement intérieur de l’esprit. Ensuite, seulement, l’action extérieure, toujours sous sa direction et nourrie par ses biens transcendants que sont la vérité et le bien, participations de la Vérité et du Bien de Dieu.
Mgr Octavio N. Derisi
Traduction hermas.info ©
_______________
(1) Article publié dans la revue Sapientia, organe de la Facultad de Filosofía y Letras, Año 15, n° 55, Enero-mayo 1960, pp. 3-6. Source : Pontificia Universidad Católica Argentina [Ici]
(2) Le terme latin habitus est directement intraduisible en Français. Il désigne, dans le langage scholastique, une disposition stable, ferme, à être ou bien à agir (ou à faire). Dans le premier cas il s'agit d'un habitus entitatif, dans le second d'un habitus opératif. Dans l'ordre de l'agir, un habitus peut être tourné vers le bien ou vers le mal. On parle alors dans le premier cas d'une vertu, et dans le second d'un vice. On dira ainsi, par exemple, que la justice est un habitus operatif bon. C'est plus qu'une "habitude" : il s'agit d'une disposition positive, qui rend prompte, facile et agréable la pratique de la vertu correspondante (ou du vice). Les habitus ici visés sont ceux qui perfectionnent l'intelligence dans son fonctionnement.