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Fiction : un mariage républicain à Trampouille-sur-Oise [Après le jugement de Lille]

L'AFFAIRE du jugement de Lille ne cesse pas de bondir, et rebondir : le procureur de Lille a fait assigner en référé les ex-époux, dont l'union est supposée avoir été scandaleusement annulée... afin de les empêcher de se remarier avant que l'affaire ne soit rejugée en appel. De leur côté, 150 "eurodéputés" ont adressé une pétition à Mme Dati, pour protester contre la décision rendue par le tribunal de Lille ! Comme si Mme Dati était chargée d'en juger. En tout cas, une chose est sûre : l'ambiance est telle que l'on peut assurer que les magistrats de la Cour d'appel se prononceront sereinement, en toute indépendance... Cette farce nous a donné l'idée d'en imaginer une, à notre manière, riche de la grande leçon de sagesse juridique et sociale de ces inépuisables événements.

 

_______________


C'est un grand jour pour Amandine Lafeuille et Jean-Noël Gaëch, qui attendent dans la belle salle de la mairie. Le jour de leur mariage ! Ils attendent Madame la Maire (c’est comme ça qu’on dit), dans leurs jolis fauteuils de velours rouge, en contemplant, au plafond, une grosse dame dénudée, avec des raisins sur les oreilles et des feuilles sur la tête. C’est impressionnant, c’est sûr, mais c’est tellement beau. Au mur, le Président les regarde. Les papas sont là, derrière, les mamans aussi, ainsi que les beaux-parents et les enfants : ceux d’Amandine, et ceux de Jean-Noël. Kevin, en particulier, a beaucoup grandi depuis le dernier mariage d’Amandine. Et puis il y a les amis, et Jeff, avec son éternel pantalon de cuir. C’est convivial et festif. Il y a même “l’ex” de Jean-Noël. C’est sympa. Mais chut, voilà Mme Lasuze. C’est elle, la Maire. Elle est même députée, et va à Paris. Effaçons-nous…


♥    

 

La Maire (souriante, mais imposante, elle s’assoit).- Chère Amandine, cher Jean-Noël ! C’est un grand jour pour vous, sous cette belle voûte, qui a recueilli l’écho de tant de promesses et qui a la joie de recueillir pour la troisième fois les vôtres. Au nom de la République, au nom de notre commune de Trampouille-sur-Oise, en notre nom à tous, je vous accueille moi-même pour être le Témoin sociétal de la conclusion consensuelle de votre projection associative.


Les fiancés.- Sourires d’aise et regards complices…

 

La Maire.- Comme on vous l’a enseigné lors de la Préparation Citoyenne que vous avez suivie en vue de cette union, désormais obligatoire en vertu du décret n° 2008-625 du 24 août 2008, les procédures de recueil des consentements ont quelque peu changé, à la suite des débats houleux qui ont animé notre société en juin dernier. Pour qui ne s’en souviendrait plus, des magistrats lillois avaient enfreint la loi en annulant un mariage pour punir une femme de n’avoir pas voulu rester vierge. Certes, ils ont été arrêtés, condamnés et leurs biens ont été confisqués, mais le problème social restait entier. Le Législateur, dans sa haute Sagesse, à la suite d’un rapport Badinter de 2.500 pages, a donc voté la loi Aubry du 4 juillet dernier, dont on discute actuellement la réforme. C’est en vertu de ces dispositions que Mme Pinsecq, greffière, est aujourd’hui parmi nous, qui nous est prêtée par le tribunal correctionnel…

 

La Maire – Mme Pinsecq.- Echange de sourires gracieux.

 

La Maire.- Ainsi donc, chère Amandine, cher Jean-Noël, vous connaissez désormais la procédure applicable…. C’est ça, bien, avancez-vous, là. Mettez la main sur le Rapport Badinter, non, la gauche, la gauche, voilà… (Plus solennelle).- Amandine Lafeuille, Jean-Noël Gaëch, jurez-vous de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité, même si on vous la demande ?

 

Amandine et Jean-Noël (un peu tremblants, ils prononcent la formule légale).- Citoyennement, nous le jurons !

 

La Maire.- Bien, assoyez-vous. Mme Pinsecq, je vous prie : le “Questionnaire”. Puis, se tournant, tout sourire, vers Jean-Noël.- Cher Jean-Noël, vous n’ignorez pas la forte propension qu’ont les hommes à fausser la stricte égalité de traitement et de statut que la Loi a entendu établir entre les hommes et les femmes, y compris au regard des lois républicaines du mariage ?

 

Jean-Noël (timidement).- Euh, oui, c’est vrai, j’ai quelquefois cette tentation…

 

La Maire.- Bien ! Enfin, “bien”, c’est une façon de parler… (rires). C’est pourquoi, pour vous aider, le Législateur a prévu de vous soumettre au “Questionnaire probatoire déterminatif en vue de l’accession à l’union citoyenne”. Mme Pinsecq notera avec soin vos réponses sur formulaire B 2046-II c) prévu à cet effet. Mesdames et Messieurs, je réclame le silence ! Il serait souhaitable, comme la loi m’autorise à vous y inviter, que les enfants quittassent la salle. Merci. - Etes-vous prêt  Jean-Noël ? Bon. Première question : Avez-vous conscience d’avoir privilégié chez Mlle Amandine, en vue de cette union, une caractéristique particulière, que vous jugeriez substantielle, et dont vous pourriez avoir à vous repentir ? Je vous rappelle que vous avez droit à un joker, en interrogeant votre père ou un parent jusqu’au troisième degré, et que vous avez une minute pour répondre.

 

Jean-Noël (embarrassé).- Euh, non... Non, j’crois pas…

 

La Maire (réajustant ses lunettes d’écaille).- Bien, bien. Cher Jean-Noël, je constate, sur la fiche n° B 14 qu’elle a remplie, que Melle Amandine est bretonne depuis quatre générations, et j’observe qu’elle est blanche…

 

 Jean-Noël (étonné).- Ben oui, bien sûr… enfin, je veux dire, oui, c’est sûr, elle est blanche !

 

 La Maire (plus dure).- Pourquoi ? Mme Pinsecq, greffière, redresse le nez.

 

Jean-Noël.- Pardon ?

 

La Maire (amère).- Je veux dire pourquoi l’avez-vous choisie blanche ? Rappelez-vous que vous avez prêté serment ! Avez-vous jugé que c’était là une qualité substantielle ? Est-ce que la couleur de sa peau a déterminé votre consentement ? Suis-je assez claire ?

 

Jean-Noël.- Ben, j’sais pas comment dire, j’l’aime bien comme ça… Mais c’est sûr, maintenant que vous le dites, si elle était noire, elle serait mignonne aussi…

 

La Maire.- Mon cher Jean-Noël, je serais fort marrie que vous biaisassiez sur cette question capitale !

 

Jean-Noël.- Que je…

 

La Maire (sévère).- Vous comprenez parfaitement le sens de ma question : si Amandine était noire et que vous l’ignoriez parce qu’elle vous aurait juré entre quat’zieux qu’elle ne l’était pas, pour ne découvrir qu’après le mariage qu’elle l’était, alors que jusque-là vous l’auriez crue blanche sur la foi de ses déclarations, considéreriez-vous avoir été gravement trompé ? C’est très important, Jean-Noël, même si les annulations de mariage ont été supprimées ! En d’autres termes, pourquoi ne voulez-vous pas plutôt épouser une femme de couleur ?

 

Jean-Noël.- Ben, je sais pas quoi vous dire… J’aime Amandine, et j’ai un peu mal à la tête.

 

La Maire.-Soit. Laissons cela pour le moment. A toutes fins utiles, et en dépit de la réponse que vous avez apportée à la première question, votre demande ne serait-elle pas commandée, de près ou de loin par des perspectives, disons, sinon éthiques ou religieuses, du moins fécondatoires ?

 

Jean-Noël.- Heu… fécon… ?

 

La Maire.- Oui, fécondatoires. C’est pour faire des enfants ?

 

Jean-Noël.- Ben, j’aimerais bien en avoir un, oui, on a déjà un teckel et…

 

La Maire.- Soit. Soupir…Vous comprendrez que vos réponses évasives ne puissent me satisfaire tout à fait, ni dissiper toute suspicion de détermination discriminatoire contraire à la dignité de la femme et aux lois en vigueur. En vertu des pouvoirs qui me sont conférés, je ne puis donc que surseoir à votre propre demande de célébration d’union démocratique et déférer votre demande à la “Commission départementale des Doutes intentionnels”. Vous y serez convoqué dans les six mois à venir, assisté d’un avocat, si vous le souhaitez, sachant que, la présente décision vous faisant grief, vous pourrez former une requête à son encontre dans les deux mois devant le tribunal administratif de votre domicile.

 

Amandine.- Mais…

 

La Maire (bonne mère, se tournant vers elle).- Ne vous inquiétez pas, Mademoiselle, vous l’avez échappé belle. La loi vous protège. C’est d’ailleurs votre tour, si vous le voulez bien, de répondre à mes questions.

 

La Maire.-Amandine… (puis, souriante, rassurante).- Détendez-vous... Quand même, c’est un jour de fête, non ?  Vous n’êtes pas devant l’Inquisition, que diable ! (rires de Mme Pinsecq). Nous sommes là pour vous aider, vous le savez. Je suppose que vous avez lu l’ouvrage qui vous a été remis pendant la Préparation Citoyenne sur Le management sexuel, du Docteur Unhealthy ?

 

Amandine.- Oui, Madame le Maire.

 

La Maire.- La…

 

Amandine.- Pardon ?

 

La Maire.- Madame LA Maire.

 

Amandine.- Heu, pardon, oui, bien sûr… oui Madame la Maire.

 

La Maire.- Vous avez donc lu, dans le chapitre XII, relatif à l’Histoire de l’Emancipation, que votre corps vous appartient depuis le mois de mai 1968. A vous et à vous seule. Bien. (se grattant le menton).- Je vois dans votre dossier que vous avez déjà été mariée deux fois, c’est ça ? deux fois divorcée, que vous avez eu trois enfants de ces expériences, que vous avez vécu 14 mois et 27 jours avec Jean-Noël, que vous l’avez quitté pendant six jours, et les tests médicaux sont d’ailleurs formels : tout danger de virginité est exclu. Au nom de la République, je ne puis que vous en féliciter. (Madame la Maire se lève, vient embrasser Amandine, retourne à son bureau, s’assoit et reprend).- Je ne veux évidemment pas être indiscrète, ce n’est pas mon rôle, naturellement, mais vous avez déjà fait pratiquer une I.V.G. ?

 

Amandine.-  Heu…

 

La Maire.- Vous dites ? Je n’entends pas. Rappelez-vous : vous aussi, vous avez prêté serment !

 

Amandine.- Ben, oui, une fois…

 

Le papa d’Amandine.- Quoi !!? - bruits de chaises, murmures…

 

La Maire (courroucée).- Silence ! Monsieur, taisez-vous, vous vous croyez où ? Puis, vers Amandine.- Ne vous laissez pas impressionner, Amandine, vous êtes libérée, rappelez-vous : li-bé-rée ! Reprenons. Une fois, c’est peu, mais enfin, c’est déjà bien. Vous avez de l’expérience. Vous avez toutes les qualités apparemment, de votre côté, pour faire une bonne associée de couple démocratique. Reste à savoir avec qui… Mais ça, ne vous en faites pas, la société vous aidera à trouver. Vous savez que vous avez toute faculté de recourir au F.A.C.U., le Fichier Anonyme des Candidats aux Unions, édité par le Ministère de la Santé. Pour l’heure, mon rôle est de vous mettre en garde contre Jean-Noël, cela ne vous étonnera pas, qui paraît avoir des penchants un peu obsessionnels, si vous voyez ce que je veux dire, et des inclinations ségrégationnistes. Enfin, tout ça n’est pas très clair. Or on attend de moi, magistrate de Trampouille-sur-Oise, que je fasse respecter l’éthique démocratique, et c’est pourquoi, comme je l’ai dit, son cas sera examiné en commission. Au fait, toujours sans indiscrétion, naturellement, vous voulez l’épouser pour quoi ? Vous voyez pourtant bien ce qu’il y a d’aventureux pour vous et de potentiellement antisocial dans cette union ? Vous ne pouvez ignorer non plus qu'il veut un enfant, et que la grossesse est un agression qui va nuire à votre ventre plat ?

 

Amandine (rougissant).- Ben, parce que je l’aime…

 

La Maire.-La bonne affaire, croyez-en mon expérience ! Vous croyez que ça suffira à vous mettre à l’abri ? Bon. A propos, est-ce que, par hasard, le fait qu’il est un homme n’orienterait pas de quelque façon votre choix ?

 

Amandine.-

 

La Maire.- Répondez franchement, ma fille. Aussi bizarre que ça paraisse, cette question n’est pas dans le Questionnaire. Il faudra d’ailleurs que j’en touche un mot à la Commission d’Elaboration. Quelle que soit votre réponse, soyez sans crainte, elle ne sera pas actée par Mme Pinsecq.

 

Amandine.- … je crois, oui.

 

La Maire (hochant la tête).- Et bien, on n’est pas au bout de nos peines ! Enfin, c’est votre choix et votre responsabilité de femme libérée. Il faudra quand même y réfléchir. La femme, l’homme, tout ça, c’est des distinctions en voie de disparition. Périmé ! Vous n’avez jamais entendu parler des théories du gender ? Oui, c’est vrai, c’est la campagne, ici… Mais il faut le savoir. L’Evolution est en marche. Bon, c’est pas tout ça, je ne suis pas là pour vous faire un cours ni vous dicter votre conduite, mais pour appliquer la Loi. La procédure de cette projection associative étant suspendue, faute de partenaire alternatif, et en l’attente de la décision de la “Commission départementale de Doutes intentionnels”, je déclare cette séance terminée. - Puis se tournant vers Mme Pinsecq : fait à…, le … à telle heure, enfin, vous connaissez la musique.

 

Mme Pinsecq (flattée, mais sobre).- Oui Mme La Maire…

 

La Maire (frappant son bureau d’un maillet).-Selon la loi, expression de la Volonté générale, je vous remercie de votre attention et vous invite à vous retirer, sans laisser traîner vos enfants. Et surtout, en cette belle journée, BONNE FÊTE A TOUS ! En aparté : - Au fait, le déjeuner, c'est à quelle heure ?

 
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G
Super ! il faudrait nous en reservir plus souvent comme ça sue l'actualité, vous avez un vrai talent ! Plus sérieusement, vous êtes dans la fiction, mais ça cotoie tellement la réalité... Bonjour le Meilleur des Mondes... Cordialement
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