10 Novembre 2008
Ce matin, une fois de plus, une femme arpentait les wagons du RER pour clamer ses désespoirs, l’effondrement de sa vie, qui se traîne avec sa fille désormais dans la rue, ou peu s’en faut.
Arrivé à mon bureau, je regarde les nouvelles. Du plus ou moins nouveau, avec son cortège habituel de drames et de sottises. Mais comme nous sommes en France, il y a aussi les Rapports, que l’on pond à en souffrir.
Le dernier en date, en cette période de crise, porte sur les commémorations. Débat essentiel s’il en est. Voici que pas moins de 18 personnes ont été réunies, dont on trouvera ici la liste, qui ont été invitées à plancher sur ce sujet, sous la présidence de M. Kaspi, professeur émérite de l’Université Paris I, ancien professeur d’histoire de l’Amérique du Nord, ce qui était, de toute évidence, une compétence particulièrement adaptée au sujet. On admirera le panel de compétences. Le secrétariat de cette cellule chercheuse était assuré, tenez-vous bien, par un certaine Direction de la mémoire (sic !), du patrimoine et des archives. Eh oui, cela existe : notre mémoire est dirigée. Même quand on a quelque raison de s’en douter, on se sent manifestement plus heureux de le découvrir.
* M. Jean-Pierre Bardet, professeur émérite
* M. Robert Belot, professeur à l'université de technologie de Belfort
* Mme Françoise Berger, maître de conférences à l'Institut d'études politiques de Grenoble
* M. Bernard Cottret, professeur à l'université de Saint-Quentin-en-Yvelines
* M. Frédérick Casadessus, journaliste à Réforme
* M. le contrôleur général Gérard Delbauffe, président du Souvenir Français
* M. Patrice Gelinet, journaliste à Radio France
* Mme Anne Grynberg, professeur à l'Institut national des langues et civilisation orientales
* M. Philippe Joutard, ancien recteur
* M. Stéphane Khemis, directeur des revues "L'Histoire", "La Recherche" et "Le Magazine littéraire"
* Mme Marie-Claire Lavabre, directrice de recherche au CNRS, centre de recherches politiques de l'Institut d'études politiques (CEVIPOF)
* M. le général d'armée Hervé Le Riche, inspecteur général des armées
* M. Emmanuel Le Roy Ladurie, membre de l'académie des sciences morales et politiques
* M. Bertrand de Saint-Vincent, journaliste au Figaro
* M. Jean-François Sirinelli, professeur à l'Institut d'études politiques de Paris
* M. Hubert Tison, secrétaire général de l'association des professeurs d'histoire et de géographie
* Mme Catherine Withol de Wenden, directrice de recherche au CNRS/CERI
Admirons la définition de la mission Gaspi… euh, pardon, Kaspi, confiée par décret de la République :
« Une réflexion approfondie (bien entendu] va être menée sur la transmission de la mémoire nationale, notamment auprès des jeunes générations qui ne connaissent qu’à travers les livres ou les médias les événements commémorés et ont parfois du mal à comprendre les formes que revêt le rituel de la commémoration républicaine [sic].
« La commission a pour mandat de dresser le bilan de la situation actuelle, en ce qui concerne notamment le nombre, les formes et le contenu des commémorations publiques existantes.
« Elle a également pour mission de formuler des propositions qui permettraient aux citoyens, et notamment aux jeunes, d’être plus largement associés à ces événements et de mieux s’approprier ces cérémonies.
« Le calendrier des commémorations, leur contenu et leur sens mémoriel [sic], leur déroulement feront l'objet d'une étude [à la bonne heure !]. Les membres de la commission formuleront, sur ce dernier point, toutes les recommandations qu’ils jugeront utiles, qu’elles soient de nature pédagogique, culturelle ou liée au tourisme de mémoire [!]. Pour mener à bien cette réflexion, la commission a toute latitude pour auditionner toute personne susceptible d'éclairer ses travaux. » Eh ben !
Compte tenu de l’ampleur de la tâche directivo-mémorielle, suggestive et analytico-informative, la noble assemblée y a travaillé depuis le 13 novembre 2007, après avoir apporté cet élément décisif de réflexion : « Commémorer, c’est au sens étymologique du terme “se souvenir ensemble”. C’était bien vu quand même. Ses conclusions, qui seront rendues au lendemain du 11 novembre (bientôt, bientôt…) annoncent, nous le savons déjà, qu’il y a trop de commémoraisons, 12 au total, dont 6 sont dues à M. Chirac, qui avait en particulier la frénésie des repentances. Allant jusqu’au bout de sa mission [€t oui, c'est courageux], la docte commission suggère qu’il en faut moins : Trois, pas plus. C’est un beau chiffre, trois. Et puis c’est facile à retenir. Ainsi que l’annonce Le Monde : le 11 novembre, jour de l'armistice de la première guerre mondiale, pour l'hommage à toutes les victimes ; le 8 mai, pour la victoire sur le nazisme ; et le 14 juillet, pour la chute de la Bastille en 1789, « symbole du triomphe des valeurs républicaines sur l'arbitraire ». C’est beau.
- Et après ? - Après ? Ben… rien, pourquoi ? Ah, si. Les politiciens se sont lancés dans la brèche pour en polémiquer. C’est signe que le débat était d’importance.
Pendant ce temps, la bonne dame traîne ses misères, avec nombre sans nombre de ses semblables, dans les couloirs du RER. Il est vrai qu'il y a plus urgent que de discuter de leur sort.