« Les yeux fermés et la bouche ouverte, il proclame à grands cris que Dieu lui-même a avoué sa cruauté, quand il a dit par le Prophète : “J'aiguiserai mon glaive comme la foudre (…)”. Qu'est-ce (pourtant) que ces paroles rapprochées de celles-ci : “Retirez-vous de moi, maudits, et allez au feu éternel qui a été préparé au démon et à ses anges ?” Là, (…) ce n'est plus un glaive qui dévore des chairs, en privant les morts de tout sentiment de douleur, aussi promptement qu'il leur imprime sa blessure, ce sont des souffrances éternelles auxquelles personne ne peut se soustraire par la mort, car le châtiment ne meurt pas. Pourquoi donc ne dit-il pas de Jésus-Christ : “Un tel Dieu doit-il être adoré, ne mérite-t-il pas plutôt qu'on le maudisse et qu'on le fuie avec horreur ?” (…) Ce misérable ignore-t-il donc qu'en formulant ce blasphème contre le Dieu des Prophètes il le formule nécessairement et par le fait même contre le Dieu de l'Évangile (…) ? » (saint AUGUSTIN, Contre un adversaire de la loi et des prophètes, I-23, Oeuvres complètes, 1869, t. 14, pp. 492-493).
D'une thèse à l'autre
Nous avons déjà eu l'occasion d'évoquer sur le Blog Hermas.info (1) certaines thèses hétérodoxes qui ont cours au sujet de l'eucharistie, de la messe, du prêtre, émises en particulier par le P. Fourez, s.j. Il est un autre domaine qui suscite, et depuis longtemps, bien des divagations : celui des « fins dernières » de l'homme et, tout particulièrement, de l'enfer. Mgr Masson approfondira ce thème en sa catéchèse. L'actualité nous offre d'en anticiper l'exposé, à cause d'un texte qui nous est parvenu et qui lui est lié.
Est-il besoin de le préciser ? La critique de ces thèses ne nous procure aucune joie. Nous nous faisons un devoir de la réaliser parce qu'elle nous paraît constituer une exigence du témoignage de la foi, sans méconnaître qu'elle nous impose aussi un devoir de prière. Depuis des dizaines d'années, certains “Docteurs” prétendent imposer aux fidèles leurs doutes et leurs opinions en les présentant comme des expressions du catholicisme. Nous sommes las de ces faux-monnayeurs qui prétendent déplacer le centre de gravité de la pensée chrétienne sur leurs fantasmes et leurs errements.
Le document ici examiné est le texte d'une conférence donnée le 26 octobre 2008 par le P. André Fossion, s.j. sous le titre Un Dieu désirable (2). Il convient de préciser que cette dernière n'a pas été donnée devant un public quelconque, ni à une occasion quelconque, puisqu'elle a eu lieu lors de la journée du doyenné à Auvelais, dans le diocèse de Namur (Belgique), devant tous les prêtres, sur le thème “la foi est-elle désirable ?”.
Une fois encore, ce Père jésuite n'est pas le premier venu. Professeur au Centre International Lumen Vitae, le P. Fossion enseigne les sciences religieuses aux Facultés Universitaires de Namur. Il a été directeur du Centre Lumen Vitae de 1992 à 2002 et président de l’Equipe Européenne de Catéchèse de 1998 à 2006. Il a écrit différents ouvrages, dont La catéchèse dans le champ de la communication, (Ed. Du Cerf, 1990) et Une nouvelle fois. Vingt chemins pour recommencer à croire, (Lumen Vitae, l’Atelier, Novalis, 2004). Le P. Fossion a également participé à la rédaction d’une vingtaine de manuels catéchétiques pour l’enseignement religieux : les collections Passion de Dieu, passion de l’homme (De Boeck, Lumen Vitae) ou Manuels de catéchèse (Desclée) et la collection Champs de grâce (De Boeck, Lumen Vitae).
C'est dire que le P. Fossion, comme le P. Fourez, de la même Compagnie, sont des prêtres qui occupent des chaires d'enseignement influentes, d'où ils délivrent le message qu'ils disent être celui de la foi catholique, pour guider en principe dans les voies de la foi – et en écarter de fait, sur le point qui nous occupe.
Le document du P. Fossion a une fin fort louable : donner à ses lecteurs la joie d'être chrétiens. Une joie, en effet, que nous avons souvent besoin d'être aidés à redécouvrir, pour en vivre mieux. Son propos s'articule sur sept “bonnes nouvelles” qu'il décline tour à tour. Il y aurait fort à dire sur les commentaires de certaines d'entre elles, où la platitude du discours sur la tentation du Christ au désert le dispute aux a priori anti-métaphysiques sur la création. Bornons-nous à examiner ce qui, dans la « Cinquième bonne nouvelle », a trait à l'enfer.
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L'enfer, une vérité écartée
Celle-ci s'ouvre par une réflexion sur la résurrection de Jésus, et sur l'amour de Dieu, dont il est remarqué justement qu'il précède tout, et tout mérite en particulier, avec cette affirmation : « Nous n'avons pas à mériter l'amour de Dieu. Il est donné en toute hypothèse. Impossible donc d'éteindre l'amour de Dieu pour nous! Impossible d'y échapper ». Ce propos est profond et vrai. A condition que notre devoir de répondre à cet Amour ne s'y trouve pas dilué dans l'indéfectible fidélité de Dieu. L'auteur observe cependant qu'il « nous est néanmoins possible, quant à nous, de nous en écarter ». C'est l'affirmation chrétienne de la volonté libre et de la responsabilité personnelle, qui conduit à ce constat, terrible mais toujours juste : « L'enfer, de ce point de vue, est un état où nous pouvons nous mettre nous-mêmes en nous y enfermant ».
Cette doctrine, qui impute au pêcheur lui-même la sanction de ses choix, le P. Fossion ne peut l’ignorer, a toujours été tenue dans l'Eglise. Saint Jean Chrysostome († 407), commentant l’enseignement de Jésus sur le jugement dernier, rapporté par saint Mathieu, (25,31-26,6), indique : « Lorsque (Jésus) parle des flammes qui ne s’éteindront jamais, il ne dit pas qu’elles ont été préparées pour les damnés, mais “pour le démon et pour ses anges”. Ce n’est point moi, dit-il, qui vous ai préparé ces feux. Je vous ai bien préparé un royaume, mais ces flammes n’étaient destinées par moi que pour le démon et pour ses anges. C’est vous seuls que vous devez accuser de votre malheur, et vous vous êtes précipités volontairement dans ces abîmes » (homélie 79). De même, au sixième siècle, la Foi du Pape Pélage (3) évoque ceux qui connaîtront l'enfer « par le choix de leur propre volonté ». C'est, à certains égards, déjà, le mot de Nietzsche : « Tu as choisi, Dieu est innocent ».
L'enfer existe donc bel et bien, selon l'enseignement certain des Ecritures, sur lequel repose toute la tradition de l'Eglise. Et nous savons, par la bouche du Christ, que la voie qui y mène est « large et spacieuse » et que « beaucoup s'y engagent » (Mathieu, 7,13). Notre-Dame, à Fatima, est venue le rappeler. Il n'est pas si fréquent que cette existence soit confessée. Dans un sondage IFOP réalisé en 2004, sur “les croyances”, il apparaissait que 47 % seulement des catholiques croyaient à l'enfer. Un autre, réalisé par Le Monde des religions en janvier 2007 abaissait la barre à 33 %. Peu importe l'exacte proportion. Une chose est sûre, cette vérité n'est plus confessée par la plupart des catholiques. Avant que d'en chercher la cause dans quelque objection rationnelle que ce soit, qui tarauderait les consciences modernes, cette évidence massive s'impose : le clergé, dans son immense majorité, ne l'enseigne plus. Sachons donc gré au P. Fossion de l'enseigner encore.
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La doctrine catholique : une peine perpétuelle, imputable au pécheur
Reste à savoir ce que l'on entend par “enfer”, quand on confesse encore que l'on y croit.
Beaucoup de choses peuvent en être débattues et l'ont été de fait dans la longue histoire de la théologie. Est-ce un lieu, que signifient le "feu" ou le "ver rongeur" invoqués par le Christ, sur lesquels l’Eglise n’a donné aucune définition à ce jour, comment concilier justice et miséricorde ? Ce qui est fondamental est que l'enfer est au minimum un état d’extrême malheur que connaît toute personne qui meurt sans être en état de grâce, pour subir « un châtiment sans fin avec le Diable (4) ». Ainsi que l'exprimait le Concile de Florence (1445), dans une formule devenue classique, les « âmes de ceux qui disparaissent en état effectif de péché mortel ou seulement originel, (…) descendent aussitôt en enfer, pour y être punies cependant de peines inégales (5) ». C’est un enseignement constant. Plus récemment, la Congrégation pour la doctrine de la foi, après avoir souligné auprès des évêques l’urgence de protéger la foi des fidèles sur ce point, a rappelé que « l'Eglise, dans la fidélité au Nouveau Testament et à la Tradition, (…) croit qu'une peine attend pour toujours le pécheur qui sera privé de la vue de Dieu, et à la répercussion de cette peine dans tout “l'être” du pécheur. (…) C'est ce que l'Eglise entend lorsqu'elle parle d'enfer (...) (6) ». Le Catéchisme de l'Eglise catholique enseigne à son tour que l'enfer est « l'état d’auto-exclusion définitive de la communion avec Dieu et avec les bienheureux » (n°1033), et il précise, après avoir repris presque mot à mot l’énoncé précité du Concile de Florence, que « l'enseignement de l’Église affirme l’existence de l’enfer et son éternité » (n° 1035) [photo ci-jointe : Miguel Barceló, l'Enfer]. On peut et l’on doit donc retenir deux choses essentielles de cette doctrine : l’enfer est une peine, imputable au pécheur lui-même. Et c’est une peine éternelle. La peine est principalement la privation même de Dieu, collectivement et haineusement vécue dans leurs tourments par les damnés, lesquels ne connaissent plus d’amour. C'est l’exclusion du bonheur infini de Dieu, et le tourment d’en être écarté. Et cette peine est éternelle, sans retour pour le damné, autre que celui de la nostalgie douloureuse du temps irrémédiablement gâché par sa propre faute. C’est la raison pour laquelle l’Eglise, soulignons-le, n’a jamais fait prier pour les damnés. L'enfer est ainsi « l’éternité sans amour », comme le résumait si justement le regretté Gustave Thibon.
(à suivre)
Pierre GABARRA
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(1)
ICI (2) On trouvera l'intégralité de ce document
ICI [à télécharger au format PDF]
(3) Pélage Ier, Lettre “Humani generis” au roi Childebert Ier,
Symboles et définitions de la foi catholique, Ed. Du Cerf, 2001, n. 443. Les renvois à cet ouvrage seront ultérieurement faits sous la mention : Denz., suivie de son numéro.
(4) Concile du Latran IV (1215),
Les Conciles œcuméniques, II, Cerf, p. 230
(5) Denz. n. 1306
(6) Lettre
Recentiores episcoporum synodi, 17 mai 1979 -
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