L’épisode de TF1 décidant de “déprogrammer” la messe de minuit pour lui substituer un récital de Sardou, de soi, pourrait simplement faire sourire. Après tout, TF1, ce n’est jamais que TF1, c'est-à-dire en vérité pas grand-chose, et il n’est pas sûr qu’il reste encore beaucoup de gens pour ne pas confondre Sardou et une marque de saucisson.
N’empêche. Ce qui frappe ici immédiatement, c’est le parti pris de faire, encore et toujours, de l’argent. On doit supposer, en effet, qu’il doit être plus “payant” de faire beugler le chanteur susnommé (oui, en fait, c’est un chanteur) que d’écouter les anges. Est-ce bien sûr, d’ailleurs ? On peut en effet légitimement s’interroger : que peut-on avoir à gagner à substituer à une émission qui réunit chaque année des millions de gens, un “divertissement” vraisemblablement semblable au lot de médiocrités improductives qui pullulent toute l’année ? Mystère de marketing.
Toujours est-il que la substitution à lieu. Et le non-sens qui vient d’être souligné n’en fait que souligner paradoxalement le sens. Cette substitution est, en effet, significative d’une volonté qui s’exprime partout en d’autres domaines : faire d’une règle la violation de la sainteté du dimanche, séparer les vacances des fêtes religieuses chrétiennes, pour qu’elles ne soient plus un repère social, supprimer (zut, raté !) le lundi de Pentecôte, refuser toute identité chrétienne à l’Europe, etc. Il est difficile de croire qu’une telle “déprogrammation” ait seulement pour objet de “faire du fric”, selon l’expression d’usage, pleine de noblesse, ou d’avancer dans la voie décoiffante du Progrès. Même le plus inculte des fabricants d’émissions de “télé” n’ignore pas ce dont il prend la place quand il choisit de donner pour centre d’intérêt à ses semblables un Sardou en pleine nuit de Noël.
Il s’agit en réalité d’un “épisode” (causons télé !) de la “déprogrammation” progressive du christianisme lui-même, partout où c’est possible. Le fait que les décivilisés régnants s’abritent derrière les impératifs de l’argent-roi n’est pas fait pour nous tromper, ni pour nous masquer les véritables enjeux de tels événements.
Rappelons-nous, en effet, ces mots du Sauveur : « Nul ne peut servir deux maîtres, Dieu et Mammon ». Le monde moderne conspire de tout son être pour servir ce dernier. Ce n'est pas un simple point de vue économique, même si les acteurs s’en convainquent eux-mêmes. C'est objectivement, qu’on le veuille ou non, à titre individuel et social, un positionnement dans l'histoire du salut qui, très concrètement, provoque la chute d’un très grand nombre : inversement des valeurs, perte du sens du péché et du sacré, du primat de Dieu, de la sainteté du dimanche, du sens du salut – Noël, c'est ça – du sens de la vie et de l’aventure humaine.
Dans l’Evangile, le Christ ne dit pas qu’il faille choisir “Dieu” plutôt que “l’argent” ; il dit : “Dieu” ou “Mammon”. L’argent, ce n’est qu’une apparence, un intermédiaire apparent, de la poudre aux yeux, de l’illusion éphémère dont on croit pouvoir se gaver pour s’en engraisser toute l’éternité. Mais la réalité qui est derrière, Mammon, c’est le Diable. C'est-à-dire un être personnel de perdition, celui-là, précisément, dont la Nuit de Noël vient fracasser les rêves de domination absolue sur le monde et sur l’homme.
Pris séparément, tous ces soubresauts de crétinisme moderne nous irritent essentiellement par leur bêtise ou leur cuistrerie, ou les appétits de gain qui y sont attachés. Mais à y regarder de plus près, et surtout de plus haut, et de plus loin, ce sont des touches successives qui manifestent la tragédie d’un monde apostat qui glisse doucement, narquois, inconscient, dans les lendemains douloureux qu’il se prépare, pour le temps et pour l’éternité.