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Du sens des mots : "hommes politiques" et "politiciens"

      Nous nous sommes amusés, il y a peu, de la “bravitude” prêtée par Ségolène Royal au chinois grimpant sur la Muraille. Nous aurions pu, aussi bien, nous intéresser à Alain Juppé, qui se propose, quant à lui sur son blog, “d’agiliser” l’Etat, ce qui n’est pas mal non plus. Du « plus froid des monstres froids » de Nietzsche à la puce sauteuse de M. Juppé… quel bond ! D’autres pourraient encore nous distraire, sans aucun doute. M. Lang a au moins raison en cela que la fécondité sémantique n’a pas de limite. Il est moins assuré qu’elle soit le gage, comme il le prétend, d’une émancipation de la langue de bois. Après tout, qu’est-ce que la langue de bois ? Celle qui se nourrit d’elle-même sans avoir plus aucune prise sur le réel. « L’inventivité sémantique » aurait-elle lieu d’être si le discours des hommes de pouvoir était encore capable d’atteindre ce réel ? L’inventivité n’est bien souvent qu’une langue de bois fleurie !

 

    Mais puisque nous parlons de ces hommes, de réalité, de sens et de mots, il est une expression dont il faudrait enfin se résoudre, soit à lui tordre définitivement le cou, soit à lui restituer sa véritable portée. Cette expression est celle d’« homme politique ».


      Si l’on interroge sur cette expression l’homme de la rue, l’homme du salon ou celui du parti, l’ouvrier, le clerc, l’ingénieur, l’agent de la R.A.T.P. ou la gardienne de votre immeuble, ils vous répondront tous, d’une même voix, que l’homme politique est celui qui fait de la politique. Entendez par là, celui qui en fait profession, un peu comme celle qui fait le trottoir – si l’on m’autorise ce rapprochement peu innocent – en fait en quelque sorte profession et carrière.

 

    Il ne viendra à l’idée de personne qu’il puisse en être un lui-même. Demandez à votre coiffeur s’il est un homme politique, vous aurez droit à une cascade de rire ou à un regard surpris. A moins qu’il ne pense que, mécontent de votre coupe, vous ne lui en adressiez ainsi le reproche. Tout dépendra, évidemment, du ton que vous aurez utilisé. C’est une grande étrangeté historique et morale que l’ère où la démocratie est supposée constituer une valeur absolue et indépassable soit aussi celle où les hommes ne se connaissent plus comme hommes politiques.

 

      Et pourtant. Quand Aristote s’interrogeait sur le rapport de l’homme à la société, il lui est apparu, au nombre des évidences, que l'homme était naturellement fait pour elle, et qu’il était, de ce chef, « un animal politique, plus social que les abeilles et autres animaux qui vivent ensemble ». Il relevait d’ailleurs que c’est pour cela que la nature, qui ne fait rien en vain, l’a doté du don de la parole, « qu'il ne faut pas confondre avec les sons de la voix » précisait-il, comme pour nous avertir, déjà, de nous méfier des « inventivités sémantiques », des mots creux et des brasseurs de vent.

 

       L’homme est donc bien un animal politique, du SDF le plus délaissé au crétin le plus adulé. Chacun de nous est un homme politique : par nature, pas par accident, décision arbitraire, recherche de gloire, de profit ou même de vertu. Par nature ! Cela entre dans notre définition d’êtres humains, qui ne peuvent se réaliser sans entrer en relation les uns avec les autres, sans se perfectionner les uns par rapport aux autres et par les autres, sans échanger, comme dit encore Aristote, sur le bien et le mal, l'utile et le nuisible, le juste et l'injuste. Le christianisme n’a rien renié de cette lecture du réel : « Dieu n'a pas créé l'homme comme un “être solitaire”, mais il l'a voulu comme un “être social”. La vie sociale n'est donc pas extérieure à l'homme: il ne peut croître et réaliser sa vocation qu'en relation avec les autres » [Congrégation pour la doctrine de la foi, Instr. Libertatis conscientia, 32: AAS 79 (1987) 567)]. On pourrait légitimement s’attendre à ce que cette perception soit plus vive dans le cadre d’une démocratie. Et pourtant il n'en est apparemment rien.

 

       Y a-t-il dès lors un lien entre la crise du politique et la crise du langage ? Pour nous, cela ne fait aucun doute, par dénaturation, assèchement, confiscation, incapacité de saisir et d'exprimer la réalité, ou encore volonté de la subvertir, de même qu’il y a crise de la relation entre des individus dont l’atomisation est favorisée par la perte, d’une part, d’une identité commune et, d’autre part, de valeurs proprement humaines. Il nous paraît clair que l’on ne s’éloigne pas de cette situation mais qu'on la creuse lorsque l’on prétend conférer aux mots la faculté magique d'exorciser ou de changer le monde.

 

     Pour en rester ici à notre propos initial, il nous semble que ce serait déjà un petit progrès, une "conversion sémantique" préliminaire, si l’on voulait bien clarifier le vocabulaire, en donnant à ceux qui font de la politique le nom de POLITICIENS, comme les anglo-saxons, pour conserver le noble nom d’HOMME POLITIQUE à chaque membre de la cité, du plus humble au plus élevé. Ce serait un moyen de revaloriser à la fois la nécessité de l'engagement de chacun et la responsabilité des dirigeants à l’égard de tous. Evidemment, le mot de “politicien” comporte une connotation aujourd'hui peu flatteuse. Mais cette dernière, en l'occurrence, est la bienvenue : elle permet de rappeler à ceux qui s’engagent sur le terrain politique que cet engagement est un service et que l’estime politique s'y mérite... ou s'y perd. A eux de revaloriser le terme !

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