5 Mars 2007
Le mot “tolérance” est de ceux qui comportent tant d’acceptions différentes qu’il est toujours dangereux de les donner pour univoques. Le risque est de provoquer au dialogue de sourds, quand ceux qui l’utilisent ne le font pas en la même acception.
Selon le Littré, il faut d’abord entendre par ce terme une « condescendance, (une) indulgence pour ce qu’on ne peut pas ou ne veut pas empêcher ». Cette définition est assez curieuse si on ne la prend pas en son sens juridique. La « condescendance » dont il est question est celle qui se rapporte à l’autorité de celui qui accepte de ne pas exercer son droit. L’idée est alors qu’une situation de fait commande une non intervention, soit qu’on ne puisse rien pour l’empêcher, soit que l’on juge qu’il y ait intérêt à ne pas le faire, parce qu’il y aurait un mal plus grand à en poursuivre l’interdiction qu’à en supporter l'inconvénient. Dans l’ordre politique, la mesure de cette appréciation est l’ordre au bien commun et la décision d’exercer ou non cette tolérance ressortit à la vertu de prudence du gouvernant. Compte tenu de la fin à atteindre, ou du moins à poursuivre, en particulier pour le maintien de la paix sociale ou la liberté des individus, y a-t-il lieu d’interdire par exemple telle manifestation du droit de grève, la diffusion d’une presse pornographique ou la détention d’armes de telle ou telle catégorie ?
La tolérance prise en ce sens n’est pas exclusive d’une intervention destinée à encadrer le champ de ce qui est toléré. Le risque est cependant que ce qui est seulement toléré soit perçu comme un droit pur et simple, revendiquable, à l’égal de tout droit positivement reconnu. Le risque est aussi que le gouvernant lui-même se montre incapable de distinguer entre tolérance et droit et que la notion de droit ne devienne alors absconde. Au regard d’un principe constitutionnel selon lequel tout ce qui n’est pas interdit est permis, la distinction existe-t-elle d’ailleurs vraiment ? L’expérience et l’actualité manifestent que la confusion conceptuelle qui existe en ce domaine conduit d’aucuns, dont les comportements ne devraient qu’être tolérés, à les revendiquer comme des droits, et que les politiciens se laissent aisément impressionner par ce type de réclamation.
Quoi qu’il en soit, un autre sens est généralement donné au terme “tolérance”. Celle-ci n’est pas un principe de gouvernement, mais plutôt un état d’esprit. La tolérance qualifie alors celui qui est ouvert à autrui et qui admet des manières de penser et d'agir différentes des siennes. De soi, il s’agit d’une évidente qualité puisqu’elle traduit l’accueil de l’esprit à l’universel. Pourtant, là encore, le terme a subi des glissements de sens, et il n’est sans doute pas anodin que ce terme soit issu du contexte des conflits religieux. Fût-elle ouverte à l’universel, l’intelligence a une mesure, comme la prudence politique a la sienne. Cette mesure, ici, est l’ordre au vrai, au réel. S’il est juste de dire que par l’exercice de son intelligence l’homme devient toutes choses ; s’il est exact qu’il doit être bienveillant à l’égard des manières de penser et d'agir différentes des siennes, c’est à la fois parce qu’il doit nourrir une certaine amitié à l’égard de tous ses semblables et que toutes les formes de pensées expriment une partie du réel. Il n'en reste pas moins que le réel, et le vrai qu’il exprime, dans son ordre à l’intelligence, conservent leur droit et leur primauté.
Ainsi, être tolérant ne signifie pas accepter comme vrai, ou comme bon, ce qui ne l’est pas. Une certaine obsession du consensualisme, ou une certaine défiance à l’égard des exigences de l’intelligence conduisent beaucoup de nos contemporains à identifier la tolérance et le consensus, sans que le vrai ait aucune part. On est alors tolérant à proportion que l’on a moins d’idées précises ou de convictions, ou que l’on se dispense d’exercer ou de conclure son jugement au regard du vrai et du faux, du bien et du mal. Par un glissement assez logique, le croyant est présumé n’être pas tolérant. De qualité de l’esprit, la tolérance mue en relativisme, qui tourne à son tour à l’intolérance de tout ce qui ne lui ressemble pas.
C’est ce que Mgr Laffitte (cf. zenith.org), de l’Académie pontificale pour la vie, a exactement qualifié de « tolérance idéologique » lors de la conférence de presse du congrès Conscience chrétienne et droit à la vie (23-24 février dernier), en en marquant la source dans un état social issu du néolibéralisme. La société actuelle, imprégnée profondément de cette idéologie, « ne tolère pas l'idée qu'il y ait une vérité à chercher ; elle ne tolère pas qu'une telle vérité puisse avoir un caractère universel ; elle impose d’évacuer tout débat de fond. En effet, dans un débat de fond, les interlocuteurs peuvent n'être pas d'accord, mais ils ont en commun le désir d'une vérité valable pour toutes les parties du débat. Dans la société idéologiquement “ tolérante”, on évacue la question de la recherche de la vérité et, ce faisant, on transforme le débat de fond en échange d'idées relatives. Chaque interlocuteur informe l'autre de ses propres idées et doit s'interdire de les considérer comme valables éventuellement pour l'autre. Elles cessent d'être des idées de fond. Il n'y a pas d'enjeu au débat ; [cette société] ne supporte pas les implications éthiques des idées de fond ; elle se place toujours au-dessus des débats de fond et revendique le droit, le bon droit, de juger les parties en présence ; ce faisant, d'ailleurs, elle n'exerce pas de véritable arbitrage – ce qui s'entendrait d'un authentique pouvoir politique – car son attitude ‘‘tolérante’’ la situera toujours pratiquement du côté des positions […] les moins dérangeantes pour l'équilibre consensuel qu'elle prétend maintenir. […] En somme, la société ‘‘tolérante’’ impose une pensée unique. »
Il est intéressant d'observer que le second sens qui a été relevé ici du mot "tolérance", pratiquement, a absorbé le premier. Le subjectivisme triomphant est passé ici comme ailleurs. Peut-être plus ici encore qu'ailleurs. Etre tolérant est ainsi devenu un mode d'être social, correspondant à un schéma généralisé de comportement. Celui-ci conduit, par la force des choses, à avancer toujours plus loin dans l'acceptation pure et simple de ce qui ne devrait être que toléré au premier sens du terme, et dans la marginalisation de ceux qui se refusent à voir consacrer cette évolution par le droit.
Pour admettre le premier sens, il faut en donner encore un à la hiérarchisation du vrai et du faux, du bien et du mal, que la "tolérance idéologique" a précisément pour effet, voire pour objet, de laminer. Avec cette hiérarchisation, ce sont les repères humains qui se trouvent aussi laminés, et avec eux la personnalisation de la pensée et du coeur. La "tolérance idéologique" et la "pensée unique" n'ont pas seulement pour effet d'atrophier le vocabulaire ou le discours. Elles asservissent l'homme qui s'y soumet. Voilà pourquoi, à rebours, la bataille des idées passe toujours par la bataille des mots et constitue un enjeu essentiel de l'éducation des enfants. Les révolutionnaires sont les premiers à l'avoir compris.