9 Mars 2007
« Qu’est-ce que la vérité ? » Cette question de Pilate dans le procès de Jésus, ne cessera de hanter le monde. Evidemment, dans ce dialogue terrible du Juste et du juge, c’est bien de la vérité qu’incarne le Christ qu’il est question, lui qui est, selon son propre témoignage, « voie, vérité et vie ». De la question posée dépend dès lors le sort de tout homme, de toute société, de l’histoire du monde.
Mais cette question se démultiplie dans tout l’ordre humain, dans toutes les déclinaisons analogiques de l’être et du vrai. L’intelligence peut-elle atteindre la réalité des choses, qui devient alors la mesure de son rapport à la vérité ? Ou bien tout n’est-il qu’illusion, constructions subjectives et changeantes de l’esprit ?
Les rapports humains, et la politique en particulier, sont toujours venus brouiller les cartes de ces interrogations primordiales, en y ajoutant cette interrogation où se mêlent le calcul, la crainte, l’intérêt ou la prudence : faut-il dire la vérité ? Dans le fond, tout le monde sait bien qu’il atteint quotidiennement la vérité des choses, y compris l’esprit libéré qui prétend que tout est relatif et qu’aucune vérité ne peut être établie, de la chaleur du café du matin à l’affirmation même qu’aucune vérité n’existe, laquelle tient pour vrai que le vrai est illusoire. Mais la vérité que l’on saisit, et dont on sait bien qu’on l’a saisie, peut-on la dire, doit-on la dire ?
Il y a bien sûr une multitude de situations où l’on est excusé de la taire, sans entrer pour cela dans la sphère empoisonnée du mensonge. Ainsi, nul n’a à se diffamer et il est des circonstances où mieux vaut se taire que de parler, afin de ne pas blesser autrui. « Toute vérité – selon l’adage – n’est pas bonne à dire ». Ce qui fait cependant le lien entre elles, c’est le jugement de prudence de chacun.
Il existe en revanche des circonstances où l’on vous empêche de dire la vérité. Où, à proprement parler, la vérité n’a pas droit de cité, au moins sur certains thèmes. Où elle est donc hors la loi. Tous les totalitarismes s’entendent à définir ainsi les limites sociales de ce qui peut être dit, et de ce qui ne peut l’être. L’idéologie, qui en est la forme – au sens où l’on parle de principe formel, par rapport à une matière déterminée – en agit de même, en quelque lieu, en quelque structure ou en quelque régime qu’elle s’exprime. La tentation de ne pas laisser place à l'expression du vrai ou de certaines vérités ou de ne pas en accueillir l'interrogation est dès lors constante.
Il est vrai que les mots ont un sens et une histoire, et qu'en particulier le mot ghetto est directement lié, depuis le XVIème siècle vénitien, aux situations d'injustice infligées aux juifs. Mais chacun sait que le terme est passé dans le vocabulaire courant pour désigner, selon le Dictionnaire de l'Académie française, un « quartier où une communauté vit isolée du reste de la population », contre son gré, « dans des conditions généralement misérables ». Ainsi, malheureusement, l'actualité française autorise à l'employer à l'égard d'une multitude de populations différentes. Le seul sens donné par les évêques à leur message était bien évidemment celui-ci : « Vous qui avez tant souffert, pourquoi, là-bas, faites-vous tant souffrir ?». L'interrogation n'a rien d'insultant. Elle n'a évidemment rien à voir avec le racisme. Elle repose sur une perception de l'homme, du droit, du juste et de la civilisation puisée dans un héritage biblique commun.
Nous vivons dans des sociétés humaines, au moins en cela qu'elles sont composées d'être humains, créés, rappelons-le spécialement en l'espèce, à l'image de Dieu : « Dieu créa l'homme à son image, à l'image de Dieu il le créa » (Genèse 1,27). Cela est vrai de tout homme, ce qui autorisera toujours un homme à interroger un autre homme sur le sort qu'il réserve à son semblable. Créé à l'image de Dieu, cela veut aussi dire doué d'une intelligence, et libre. A cet égard, cette interrogation, moins qu'en aucun domaine, ne peut se voir simplement opposer le discours menaçant et moralisateur des censeurs, qui entendent dicter au genre humain ce qui doit être cru et ce qui ne peut être dit.
(1) Sur ces questions, nous invitons nos lecteurs à lire l’ouvrage mesuré du Père Marcel-Jacques Dubois, O.P., professeur de philosophie à l'Université hébraïque, grand prix d'Israël, animateur de la maison Saint-Isaïe, qui a été l’un des pionniers du dialogue entre Israël et l'Eglise catholique. Cet ouvrage, intitulé Nostalgie d’Israël, publié aux Editions du Cerf (2006), constitue un très intéressant témoignage à la fois spirituel, théologique et politique, où l'auteur manifeste certaines désillusions.