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Principes chrétiens de politique économique : un "libéralisme social", pour le respect de l'individu

    La vie économique, qui se trouve au coeur de la vie de chacun, n'est bien évidemment pas étrangère aux préoccupations de l'Eglise et du chrétien. Des termes du concile Vatican II au Compendium de la doctrice sociale de l'Eglise, cette préoccupation se manifeste constamment : si le travail est absolument nécessaire à la liberté, à l'accomplissement et la dignité de l'individu et de la société, les conditions de son exercice doivent être respectueuses de ses droits et de sa dignité ; si la liberté d'entreprendre est indispensable à l'épanouissement de l'individu et de la société, l'économie et l'organisation de l'entreprise et des marchés économiques doivent être au service de l'homme et non un élément de son asservissement.

Quelques textes méritent en particulier d'être signalés, qui éclairent plus précisément la position de l'Eglise sur ces questions, incontournables pour apprécier le projet de société que défendent les candidats aux élections et leur conformité à la conception et aux droits de l'homme.

(1) Le travail est un droit fondamental de l'homme et une condition de sa dignité, de sorte que la société et l'Etat doivent tendre au plein emploi.

" Le travail est un droit fondamental et c'est un bien pour l'homme : bien utile, digne de lui car apte précisément à exprimer et à accroître la dignité humaine. L'Église enseigne la valeur du travail non seulement parce qu'il est toujours personnel, mais aussi en raison de son caractère de nécessité. Le travail est nécessaire pour fonder et faire vivre une famille, pour avoir droit à la propriété, pour contribuer au bien commun de la famille humaine. La considération des implications morales que comporte la question du travail dans la vie sociale conduit l'Église à qualifier le chômage de « véritable calamité sociale », surtout pour les jeunes générations.
Le travail est un bien de tous, qui doit être disponible pour tous ceux qui en sont capables. Le « plein emploi » est donc un objectif nécessaire pour tout système économique tendant à la justice et au bien commun. Une société dans laquelle le droit au travail est déprécié ou systématiquement nié et où les mesures de politique économique ne permettent pas aux travailleurs d'atteindre des niveaux d'emploi satisfaisants, « ne peut ni obtenir sa légitimation éthique ni assurer la paix sociale"
(Compendium, n° 287 et 288).

"Les problèmes de l'emploi interpellent les responsabilités de l'État, auquel il revient de promouvoir des politiques actives de travail, aptes à favoriser la création d'opportunités de travail sur le territoire national, en stimulant à cette fin le monde productif. Le devoir de l'État ne consiste pas tant à assurer directement le droit au travail de tous les citoyens, en régentant toute la vie économique et en mortifiant la libre initiative des individus, que plutôt à « soutenir l'activité des entreprises en créant les conditions qui permettent d'offrir des emplois, en la stimulant dans les cas où elle reste insuffisante ou en la soutenant dans les périodes de crise".

(2) Concernant la liberté d'entreprise, l'Eglise défend tant la légitimité du droit d'entreprendre, qui fait progresser l'entrepreneur autant que son environnement social et humain, que le droit pour chacun d'entreprendre et de progresser socialement et économiquement.

Elle considère également que l'Etat doit soutenir l'entrepreneur et favoriser le succès et le développement de son entreprise, dont le rôle sociale est primordial, en protégeant en la matière aussi les droits fondamentaux des individus. Mais il ne doit ni brider l'initiative privée, ni s'y substituer.

« L'Etat a le devoir de soutenir l'activité des entreprises en créant les conditions qui permettent d'offrir des emplois, en la stimulant dans les cas où elle reste insuffisante ou en la soutenant dans les périodes de crise. L'Etat a aussi le droit d'intervenir lorsque des situations particulières de monopole pourraient freiner ou empêcher le développement. Mais, à part ces rôles d'harmonisation et d'orientation du développement, il peut remplir des fonctions de suppléance dans des situations exceptionnelles, lorsque des groupes sociaux ou des ensembles d'entreprises trop faibles ou en cours de constitution ne sont pas à la hauteur de leurs tâches » (Jean-Paul II, CA 48).

« Mais il faut toujours rappeler ce principe : la présence de l'Etat dans le domaine économique, si vaste et pénétrante qu'elle soit, n'a pas pour but de réduire de plus en plus la sphère de liberté de l'initiative personnelle des particuliers, tout au contraire elle a pour objet d'assurer à ce champ d'action la plus vaste ampleur possible, grâce à la protection effective, pour tous et pour chacun, des droits essentiels de la personne humaine. Et il faut retenir parmi ceux-ci le droit qui appartient à chaque personne humaine d'être et demeurer normalement première responsable de son entretien et de celui de sa famille. Cela comporte que, dans tout système économique, soit permis et facilité le libre exercice des activités productrices » (Encyclique Mater et Magistra, Jean XXIII, 1961).

(3) Le marché, modèle économique performant ne peut se passer de l'intervention mesurée de l'Etat, pour protéger certains domaines qui ne peuvent relever du simple jeu de l'offre et de la demande.

« L'Etat avait le devoir de défendre les droits fondamentaux du travail, de même, avec le nouveau capitalisme, il doit, ainsi que la société, défendre les biens collectifs qui, entre autres, constituent le cadre à l'intérieur duquel il est possible à chacun d'atteindre légitimement ses fins personnelles. On retrouve ici une nouvelle limite du marché : il y a des besoins collectifs et qualitatifs qui ne peuvent être satisfaits par ses mécanismes ; il y a des nécessités humaines importantes qui échappent à sa logique ; il y a des biens qui, en raison de leur nature, ne peuvent ni ne doivent être vendus ou achetés. Certes, les mécanismes du marché présentent des avantages solides : entre autres, ils aident à mieux utiliser les ressources ; ils favorisent les échanges de produits ; et, surtout, ils placent au centre la volonté et les préférences de la personne, qui, dans un contrat, rencontrent celles d'une autre personne. Toutefois, ils comportent le risque d'une « idolâtrie » du marché qui ignore l'existence des biens qui, par leur nature, ne sont et ne peuvent être de simples marchandises » (Jean-Paul II , CA 40).

Au plan international, si le libre-échange est un facteur de prospérité récompensant l'effort, il ne peut être appliqué tel quel dans le cas d'une disproportion manifeste entre les partenaires et une régulation s'avère alors nécessaire.

« La règle de libre échange ne peut plus - à elle seule - régir les relations internationales. Ses avantages sont certes évidents quand les partenaires ne se trouvent pas en conditions trop inégales de puissance économique : elle est un stimulant au progrès et récompense l’effort. C’est pourquoi les pays industriellement développés y voient une loi de justice. Il n’en est plus de même quand les conditions deviennent trop inégales de pays à pays : les prix qui se forment "librement" sur le marché peuvent entraîner des résultats iniques. Il faut le reconnaître : c’est le principe fondamental du libéralisme comme règle des échanges commerciaux qui est ici mis en question »  (Paul VI, PP 58)

(4) La production de richesse n'est pas un absolu. Elle doit s'effectuer dans le respect de la personne humaine et de sa dignité. Cela implique, au-delà de la prohibition évidente de l'esclavage moderne comme ancien, des temps de travail raisonnables et des congés suffisants permettant à chacun de  préserver sa vie personnelle, sa vie de famille et de se consacrer à d'autres activités, notamment culturelles, nécessaires à son équilibre. Il ne s'agit cependant pas de tomber dans l'excès inverse, qui réduirait à peu de chose l'importance et la valeur du travail, faisant de l'individu un pur consommateur.


« Quand les individus et les communautés ne voient pas rigoureusement respectées les exigences morales, culturelles et spirituelles fondées sur la dignité de la personne et sur l'identité propre de chaque communauté, à commencer par la famille et par les sociétés religieuses, tout le reste - disponibilité de biens, abondance de ressources techniques appliquées à la vie quotidienne, un certain niveau de bien-être matériel - s'avérera insatisfaisant et, à la longue, méprisable » (Jean-Paul II, SRS 28-29-33).

« Il importe d’adapter tout le processus du travail productif aux besoins de la personne et aux modalités de son existence, en particulier de la vie du foyer (surtout en ce qui concerne les mères de famille), en tenant toujours compte du sexe et de l’âge. Les travailleurs doivent aussi avoir la possibilité de développer leurs qualités et leur personnalité dans l’exercice même de leur travail. Tout en y appliquant leur temps et leurs forces d’une manière consciencieuse, que tous jouissent par ailleurs d’un temps de repos et de loisir suffisant qui leur permette aussi d’entretenir une vie familiale, culturelle, sociale et religieuse. Bien plus, ils doivent avoir la possibilité de déployer librement des facultés et des capacités qu’ils ont peut-être peu l’occasion d’exercer dans leur travail professionnel » (Vatican II, GS 67-3).

« Il faut garantir le respect d’horaires « humains » pour le travail et le repos, ainsi que le droit d’exprimer sa personnalité sur les lieux de travail, sans être violenté en aucune manière dans sa conscience ou dans sa dignité. Là encore, il convient de rappeler le rôle des syndicats, non seulement comme instruments de négociation mais encore comme « lieux » d’expression de la personnalité : ils sont utiles au développement d’une authentique culture du travail et ils aident les travailleurs à participer d’une façon pleinement humaine à la vie de l’entreprise » (CA 15).


L’Eglise se prononce clairement en faveur « d’un travail qui ne désagrège jamais la famille mais la renforce dans son union et sa stabilité » (Jean-Paul II, FC 25), car le développement humain n'est pas exclusivement économique.

Par là-même, le profit ne doit pas être le seul critère et but de l'entreprise :

« L'Eglise reconnaît le rôle pertinent du profit comme indicateur du bon fonctionnement de l'entreprise. Quand une entreprise génère du profit, cela signifie que les facteurs productifs ont été dûment utilisés et les besoins humains correspondants convenablement satisfaits. Cependant, le profit n'est pas le seul indicateur de l'état de l'entreprise. Il peut arriver que les comptes économiques soient satisfaisants et qu'en même temps les hommes qui constituent le patrimoine le plus précieux de l'entreprise soient humiliés et offensés dans leur dignité. Non seulement cela est moralement inadmissible, mais cela ne peut pas ne pas entraîner par la suite des conséquences négatives même pour l'efficacité économique de l'entreprise. En effet, le but de l'entreprise n'est pas uniquement la production du profit, mais l'existence même de l'entreprise comme communauté de personnes qui, de différentes manières, recherchent la satisfaction de leurs besoins fondamentaux et qui constituent un groupe particulier au service de la société tout entière. Le profit est un régulateur dans la vie de l'établissement mais il n'en est pas le seul ; il faut y ajouter la prise en compte d'autres facteurs humains et moraux qui, à long terme, sont au moins aussi essentiels pour la vie de l'entreprise. »

(5) Si l'Etat providence est nécessaire, son intervention doit être mesurée et ne peut être omniprésente, à peine de pénaliser et de déresponsabiliser l'ensemble de la société au prix d'un coût financier excessif et d'une action administrative technique mais inadaptée. Surtout, la solidarité doit s'exercer avec le concours actif des démunis eux-mêmes et de chacun dans le respect du principe de subsidiarité.

« L'État a le devoir de veiller au bien commun et de pourvoir à ce que chaque secteur de la vie sociale, sans exclure celui de l'économie, contribue à le promouvoir, tout en respectant la juste autonomie de chacun d'entre eux » (Jean-Paul II, CA 11).

« Les dysfonctionnements et les défauts des soutiens publics proviennent d'une conception inappropriée des devoirs spécifiques de l'Etat. Dans ce cadre, il convient de respecter également le principe de subsidiarité: une société d'ordre supérieur ne doit pas intervenir dans la vie interne d'une société d'un ordre inférieur, en lui enlevant ses compétences, mais elle doit plutôt la soutenir en cas de nécessité et l'aider à coordonner son action avec celle des autres éléments qui composent la société, en vue du bien commun. En intervenant directement et en privant la société de ses responsabilités, l'Etat de l'assistance provoque la déperdition des forces humaines, l'hypertrophie des appareils publics, animés par une logique bureaucratique plus que par la préoccupation d'être au service des usagers, avec une croissance énorme des dépenses. En effet, il semble que les besoins soient mieux connus par ceux qui en sont plus proches ou qui savent s'en rapprocher, et que ceux-ci soient plus à même d'y répondre. On ajoutera que souvent certains types de besoins appellent une réponse qui ne soit pas seulement d'ordre matériel mais qui sache percevoir la requête humaine plus profonde. Que l'on pense aussi aux conditions que connaissent les réfugiés, les immigrés, les personnes âgées ou malades, et aux diverses conditions qui requièrent une assistance, comme dans le cas des toxicomanes, toutes personnes qui ne peuvent être efficacement aidées que par ceux qui leur apportent non seulement les soins nécessaires, mais aussi un soutien sincèrement fraternel » (Jean-Paul II, CA 48).


(6) Les dangers de la surconsommation. Alors que la consommation est au centre du développement de nos sociétés, l'Eglise n'hésite pas à condamner le "tout consommation" et la surconsommation, qui procèdent d'un excès, qui étouffent l'individu dans le confort matériel exclusif et du gaspillage des biens comme des ressources naturelles.

« Une constatation déconcertante de la période la plus récente devrait être hautement instructive : à côté des misères du sous-développement, qui ne peuvent être tolérées, nous nous trouvons devant une sorte de surdéveloppement, également inadmissible parce que, comme le premier, il est contraire au bien et au bonheur authentiques. En effet, ce surdéveloppement, qui consiste dans la disponibilité excessive de toutes sortes de biens matériels pour certaines couches de la société, rend facilement les hommes esclaves de la « possession » et de la jouissance immédiate, sans autre horizon que la multiplication des choses ou le remplacement continuel de celles que l’on possède déjà par d’autres encore plus perfectionnées. C’est ce qu’on appelle la civilisation de « consommation », qui comporte tant de « déchets » et de « rebuts ». Un objet possédé et déjà dépassé par un autre plus perfectionné est mis au rebut, sans que l’on tienne compte de la valeur permanente qu’il peut avoir en soi ou pour un autre être humain plus pauvre. Nous touchons tous de la main les tristes effets de cette soumission aveugle à la pure consommation : d’abord une forme de matérialisme grossier, et en même temps une insatisfaction radicale car on comprend tout de suite que - à moins d’être prémuni contre le déferlement des messages publicitaires et l’offre incessante et tentatrice des produits de consommation - plus on possède, plus aussi on désire, tandis que les aspirations les plus profondes restent insatisfaites, peut-être même étouffées. » (Jean-Paul II, SRS 28)



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F
Merci pour ces éléments de réflexion, qui incitent à se garder tant du capitalisme sauvage que du socialisme. Cordialement.
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