13 Avril 2007
Le 6 avril dernier, Mgr Daucourt, évêque de Nanterre (Hauts-de-Seine), tout en exprimant sa déception à l’égard des programmes électoraux des candidats à l’élection présidentielle, avait déclaré à l’égard des électeurs catholiques, sans nuance : « faut se mouiller » (sic), car « s'abstenir est un péché ».
En tant que participation à la vie politique, le vote est, si l’on peut dire, un acte ontologiquement bon, puisqu’il est une manifestation même de cette participation. Cependant, nous avons aussi insisté à plusieurs reprises [Cf.] sur le fait qu’en tant qu’il est un acte de la volonté délibérée, en tant qu’il est un choix humain, il est aussi un acte moral, soumis de ce chef aux principes généraux de la moralité. De ce point de vue, il ne peut pas être un acte moralement indifférent ou neutre, non plus qu’un acte nécessairement bon. En d’autres termes, la bonté de la participation ne suffit pas à faire la bonté du choix exprimé, de même que si la liberté est un bien, les actes qu’elle engendre ne sont pas nécessairement bons.
Dans la détermination de la valeur morale d’un acte, on ne peut s’en tenir uniquement à des considérations abstraites, tirées de la seule essence des choses. Quelle est ici la difficulté ? Elle tient à ce que, dans cette élection présidentielle-là, le chrétien peut se trouver, et se trouve, de fait, confronté à des programmes qui ne contiennent pas seulement des options politiques ou économiques discutables et contingentes mais des projets certainement contraires au droit naturel et, en tant que tels, inacceptables en conscience pour tout homme digne de ce nom. Alors : au regard de cette situation, peut-on considérer qu’un chrétien commettrait un péché en s’abstenant ? Tel est véritablement le sens de la question.
Nous avions renvoyé, ici même, à un article publié par le P. Jean-Miguel Garrigues, o.p., sur le site de Liberté politique, intitulé La conscience de l’électeur chrétien [Ici]. En se référant aux principes énoncés par
Le Père Garrigues regrettait, dans ce document, la timidité des évêques français à se prononcer avec clarté et l’absence d’éclairage pastoral pour les fidèles. Depuis lors le cardinal Barbarin, Mgr Ricard et Mgr Cattenoz ou Mgr Vingt-Trois sont intervenus. Peut-être d’autres encore. Mgr Ricard, en particulier, a rappelé que « le respect de ces exigences [auxquelles un chrétien est attaché] n’est pas compatible avec n’importe quel choix politique ». Il y a eu aussi, bien sûr, le Message du Conseil permanent de
Les propos du P. Garrigues ont provoqué une controverse dans les milieux catholiques, ce qui l’a conduit, sur le même site de Liberté politique, à préciser sa pensée [Ici]. Il indique que ce qui réclame « notre objection de conscience, ce sont certains points des programmes politiques de candidats à une élection et les lois correspondantes qu’ils feront voter s’ils sont élus. S’ils indiquent explicitement de tels projets dans leurs programme de gouvernement, ma responsabilité d’électeur chrétien est engagée par mon vote et je ne pourrai pas, au moment du vote des lois qui en découleront, me défausser de ma responsabilité morale sur les élus qui rédigeront la loi ». Il ajoute que l’électeur est celui qui, dans une démocratie, donne l’impulsion première aux lois à venir. « Déresponsabiliser moralement les électeurs serait extrêmement grave car cela irait dans le sens de cet amoralisme procédural que
Le Père Garrigues établit ensuite une distinction entre le choix programmé et la simple position personnelle d’un candidat. L’électeur est responsable, par son vote, du choix programmé. Il le fait sien, dans toute son amplitude éventuellement immorale. La chose est évidente, à la fois selon les mécanismes institutionnels de la démocratie, qui font du corps électoral la base de ce qu’on appelle le “législateur”, et selon les déterminations de la conscience morale. « En décidant de ne pas considérer dans son vote la position personnelle d’un candidat, l’électeur peut invoquer le moindre mal, car l’opinion personnelle du candidat n’engage pas de manière nécessaire le vote d’une loi immorale. En revanche, s’il accepte par son vote un choix programmé qui porte atteinte aux principes éthiques fondamentaux, l’électeur participe de manière effective à la loi qui sera votée ensuite ».
Une fois encore, nous faisons totalement nôtre cette analyse. Le Non possumus (nous ne pouvons pas) évoqué par le P. Garrigues, n'est pas la soustraction peccamineuse à un choix électoral : il est le choix, mûri, réfléchi et libre qui fait exprimer à un chrétien que sa conscience, par cohérence avec la vérité du christianisme qu'il confesse, ne l'autorise pas à souscrire aux programmes de candidats qui violent de plein fouet, sur tel et tel point, la loi naturelle et constituent de ce fait une menace pour la société politique tout entière. Ce qui est à déplorer, ce n'est pas l'objection de conscience. C'est qu'elle n'ait pas été clairement et fermement portée comme telle dans le débat pour donner aux candidats à y réfléchir.
L'analyse du P. Garrigues ne comporte rien d’extrémiste, d’intransigeant ou de jusqu’auboutiste. Elle ne fait que traduire, dans la sphère particulière de l’agir politique, la cohérence attendue du chrétien dans celle de son agir moral en général, telle qu’elle doit s’exprimer dans le cercle de sa famille ou dans celui de son emploi. En vérité, à quoi bon prier, faire des retraites, s’émerveiller de la vie des saints et se pâmer devant les discours pontificaux si l’on ne se résout jamais à la nécessité de cette cohérence ? A quoi bon gémir perpétuellement sur la dureté des temps, la décadence des mœurs, la petite nièce qui “cohabite”, les mariages qui ne tiennent pas, le relativisme et l’amoralisme galopants et les progrès corrélatifs de l’islam ou des sectes si l’on ne se résout jamais à faire entrer ses convictions chrétiennes dans le débat public et dans ses actions publiques, non pas seulement du bout des doigts et jusqu'à un certain point, mais de manière cohérente et ferme ? Quand comprendrons-nous qu’à composer toujours, de moindre mal supposé en moindre mal supposé, on finira par collaborer à l’élaboration de lois qui interdiront l’expression libre de la pensée chrétienne elle-même ? Les déboires de Mgr Léonard, évoqués dans un précédent article, devraient nous porter à réfléchir.
Au terme de cette analyse nous reviennent ces mots d'Ernest Psichari. A peine converti par la lumière du Christ, et prenant conscience de la transformation décisive qu'elle apportait dans sa vie d'homme, il s'est dit à lui-même (de mémoire) : « A présent, il ne s'agit que d'être logique ». On comprend bien sûr qu'il ne s'agit pas de réduire la vie à la logique mais de faire communier la vérité de la foi et la vérité de la vie.