7 Mai 2007
Voici donc que les Français se sont donné un nouveau président de
Tout, à peu près, a déjà été dit sur ce sujet : une très importante participation électorale, signe de vitalité, en principe, pour une démocratie, avec un faible taux d’abstention – rappelons que les votes blancs ne sont pas comptabilisés ; un succès déclaré « sans appel » par le journal L’Humanité lui-même, succès qui crée des obligations renforcées pour le nouvel élu ; une situation grave à redresser et la nécessité de porter la communauté politique toute entière à travailler à ce redressement ; enfin, plus marginalement, une “crise d’identité” renouvelée de la gauche, plus particulièrement du parti socialiste, dont les “éléphants”, manifestement d’un autre âge, ont déjà tiré les couteaux pour régler leurs comptes ou venger leurs ambitions frustrées.
Et les catholiques dans tout cela ? Il est évidemment trop tôt pour connaître la proportion et la répartition de leurs votes. Il sera intéressant, le moment venu, d’en être informés pour déterminer, autant qu’il est possible, leur “sensibilité” aux problèmes d’ordre moral qui ont été soulevés pendant la compagne et aux messages qui leur ont été adressés par l’épiscopat.
D’ores et déjà, il est possible d’avancer trois remarques.
1°] La première concerne l’extraordinaire fécondité de cette campagne. C’est la première fois, à notre connaissance, qu’une campagne présidentielle a suscité tant d’interrogations sur des questions – du point de vue qui nous intéresse ici – aussi fondamentales. Même la campagne de 1974, dominée par des débats économiques et par le choc de “deux projets de société” n’avait pas été aussi riche, malgré l’enjeu de la légalisation de l’avortement.
A certains égards, on peut évidemment le déplorer : si ces questions doivent être débattues, c’est le signe que la société est en net recul éthique, puisqu’elle en vient à remettre en cause ses propres fondements humains. A l’inverse, cependant, les réactions suscitées – et au tout premier chef celles des Pasteurs – est un signe évident d’une vitalité certaine des milieux catholiques ou, pour le moins, ce qui est déjà beaucoup, d’un réveil notable du sens de leurs responsabilités politiques.
2°] La deuxième concerne les projets inquiétants qui ont été débattus sous l’angle moral : les fameux “points non négociables”. Pour les raisons que nous avons dites précédemment, le dilemme évoqué auprès des évêques n’a pas été résolu. Chacun a voté en conscience, certes, mais sans avoir aucune certitude, finalement, sur le fait que son jugement était droit. On peut, à notre avis, le regretter légitimement. Quoi qu’il en soit, les questions, elles, demeurent. Les “points non négociables” du projet Sarkozy ont l’avantage, certain, – capital – d’être moins nombreux que ceux du projet Royal, à cet égard heureusement écarté.
Reste qu’ils existent. Reste qu’ils sont appelés à être appliqués, avec ces réserves que nous avions apportées, à savoir que cela ne pourra pas se faire sans que les députés soutenant en principe le projet Sarkozy n’y apportent leur concours. Cela signifie qu’il y a encore du pain sur la planche pour les catholiques et que leurs efforts ne doivent pas s’essouffler, notamment lors des prochaines élections législatives, où les mêmes enjeux vont se présenter, puis dans leurs interventions directes sur les parlementaires. Dans la récente interview qu’il a accordée à la revue Famille chrétienne, le cardinal Barbarin s’est montré parfaitement clair en indiquant que l’Eglise se montrerait très vigilante sur le respect des éléments qu’il signalait, de la défense de la vie à celle de la condition des plus pauvres, en passant par la famille et le droit des parents sur l’éducation de leurs enfants.
3°] La troisième, enfin, concerne directement celui qui a été choisi pour être investi de la responsabilité politique suprême. Pour un chrétien, au-delà de ses options personnelles, de ses doutes, de ses choix, M. Sarkozy a été élu selon les conditions d’un vote légitime, dans le cadre d’un régime politique légitime. S’impose alors cette doctrine, qui est un fondement absolu de la doctrine chrétienne en la matière : « Que chacun se soumette aux autorités en charge. Car il n'y a point d'autorité qui ne vienne de Dieu, et celles qui existent sont constituées par Dieu » (Rom. 13,1 ; cf. Dan. 2,37, Sag. 6,3). Cette affirmation, héritée du judaïsme, mérite évidemment d’être clarifiée, en particulier parce qu’elle n’est pas de nature à imposer une obéissance servile, parce qu’elle ne préjuge pas de la légitimité des lois qui sont promulguées et parce qu’elle ne rend pas inexistant le rôle de la société politique dans la dévolution du pouvoir. Reste qu’en tant que forme de la société politique, le pouvoir a bien Dieu pour cause unique et que s’il crée, de la sorte, d’éminents devoirs à la charge de celui qui en est investi, il crée aussi de graves devoirs à l’égard des membres de la société politique.
C’est en vertu de cette double exigence que l’Eglise a toujours demandé à ses fidèles de prier pour les gouvernants, comme l’a récemment rappelé le cardinal Barbarin dans l’interview précitée, et qu’elle le fait spécialement et solennellement, chaque année, dans la grande liturgie du Vendredi saint, pour « ceux qui sont appelés à gouverner la communauté civile, afin que le Seigneur notre Dieu éclaire leur esprit et leur cœur pour qu’ils cherchent le bien commun dans la vraie liberté et dans la paix véritable ». Il en fut ainsi dès les premiers âges du christianisme, alors même que celui-ci était l’objet de la persécution sanglante des empereurs païens (1). Au lendemain de cette élection présidentielle, quels que soient, encore une fois, les choix qui ont été les nôtres, il nous paraît conforme à cette exigence fondamentale d’inviter chacun à prier en famille pour le nouvel élu, afin que l’Esprit-Saint l’éclaire sur l’étendue et la gravité de ses devoirs et lui donne la force de les accomplir, dans la justice et la prudence, pour l’optimisation du bien de notre communauté politique tout entière.
(1) Cf. S. LEGASSE, “La prière pour les chefs d'Etat : antécédents judaïques et témoins chrétiens du premier siècle”, in Novum Testamentum, vol. 29, fasc. 3, 1987, pp. 236-253.