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Les relations humaines et la tyrannie des Choses...

    Vivre en homme impose de vivre en société. Et vivre en société impose de vivre en relation avec autrui. Eu égard à ce que nous sommes, à nos défauts, à ceux des autres, la fluidité de ces rapports n’est pas évidente. Nous le savons et l’expérimentons chaque jour. Il y a Jules, qui nous poursuit de sa vindicte aigrie et méchante, et Germaine que l’on a du mal à supporter, et Roger, que notre tête, notre caractère, notre voix, nos manies, nos cravates ou nos idées agacent. Il faut de la patience, et parfois beaucoup, pour huiler tout cela !

 
Assez curieusement, quand la technique s’en mêle, cela devient plus difficile. La technique, en principe, est là pour faciliter la vie. A condition cependant qu’elle reste à sa place, comme moyen, et que les choses qu’elle permet de créer y restent aussi. Comme de simples choses, tout simplement, au service de l’humain.

 
Or voilà que notre génie moderne a l’art de créer des choses qui se rebiffent, qui s’imposent, qui renversent les rôles, et auxquelles on cède lâchement. La lampe devient le maître et Aladdin est réifié. Certaines créations techniques enferment l’homme, le coupent des autres, au point que l’on a dû se résoudre à donner un nom à cette forme de sujétion médicalement répertoriée, en particulier pour l’usage de l’ordinateur : l’addiction.

 
    La Chose traditionnellement modificative du comportement est, bien sûr, l’automobile. On a assez brodé sur la question pour qu’il soit inutile de s’y étendre. Tout a été dit du conducteur [et de la conductrice] dont l’émancipation morale paraît grandir à proportion de la taille ou de la cylindrée du véhicule.


Le citoyen se laisse souvent imposer par la Chose motorisée de n’être plus qu’un Moi roulant. Parfois, il s’agit de l’exutoire d’un tempérament déjà engoncé dans la certitude du primat de ses droits sur ceux des autres. La Chose ne donne alors au sans-gêne confirmé qu’un surcroît de nocivité. Mais parfois, et à la réflexion, le citoyen lui-même s’étonne, lorsqu’il l’a quittée, de s’être montré si dominé par sa Chose, si méprisant des autres et de leur sécurité, si déshumanisé pour tout dire.

 
    La Chose à roues porteuse, si véloce soit-elle, a cependant été rattrapée de longtemps déjà par le Portable. Souvent, d’ailleurs, ils voyagent ensemble, pour conjuguer leurs jougs. Le Portable est un grand voyageur. Il se fait porter à pied, à cheval, à vélo, en voiture, en bus, en train, en rollers même, à l’église, au travail, au restaurant, dans la rue bien sûr, en pique-nique, à la plage, au jardin, partout où la fébrilité, le bavardage ou la peur du silence l’invitent. Il est d’ailleurs tôt offert aux enfants pour que ces derniers apprennent sans tarder qu’il n’est pas possible de vivre sans lui, ce que les grands-parents n’ignorent bientôt plus eux-mêmes.

 
Que vous l’aimiez ou non, il s’impose à vous. Il n’est pas un lieu public où vous ne le rencontriez, y fût-il interdit, pour vous donner à découvrir les affaires de Charles ["Ouais, on a vendu tous les boulons..."], les désespoirs sentimentaux de Lucette [qui pleure ou vocifère, c'est selon], le menu du soir prévu par Claudine [hier, à côté de moi, c'était : asperges, pâtes, salade. Beurk], les vacances de Thomas ou de Yolande ["C'était vraiment trop cool, j'tassure!"], et, bien sûr, que le train dans lequel vous êtes assis vient de partir – ou d’arriver.

 
    Portable s’invite même chez vous, à votre propre table, et il bon de savoir, si vous invitez un ami, qu’il viendra à deux. Vous entretenez votre hôte, parent, ami, qu’importe, d’un sujet qui vous tient à cœur, et voilà que Portable sonne son porteur ! Celui-ci, séance tenante et langue pendante, se précipite en sa poche ou en son sac à mains, après avoir bredouillé un vague mot d’excuse, qui est juste celle de vous mettre devant un fait accompli. Car, fussiez-vous chez vous, vous n’avez d’autre choix que de le subir. Déjà vous êtes hors du champ moral de votre inter-locuteur… qui n’en est plus un. Votre seule ressource est de vous taire, de regarder les rideaux, de boire un peu, de vous tourner éventuellement vers quelqu’un d’autre. Vous pouvez aussi fredonner et, pourquoi pas, jouer avec votre propre Portable, voire quitter momentanément la table [vous ne risquez rien] en attendant d’être de nouveau admis, par votre invité, à la partager. Dire qu’il n’est pas si loin le temps où lire à table passait, à juste titre, pour une grossièreté…

 
Réhumaniser les rapports sociaux ne doit-il pas passer, aussi, par une reconquête de notre maîtrise sur les choses, pour qu’elles ne tiennent que leur seule place instrumentale, avec le souci, toujours premier, de respecter son prochain ? S’engager en cette voie serait déjà une révolution !

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