3 Juillet 2007
« Par un seul homme le péché est entré dans le monde, et par le péché la mort, et ainsi la mort a passé en tous les hommes, du fait que tous ont péché » (Rom. 5,12).
Saint Thomas explique que le diable, après que Dieu a inscrit sa loi naturelle en l’homme, a ajouté en lui une autre "semence" (« superseminavit ») (1), une autre logique de vie, une autre loi, la loi de la concupiscence. Cette loi est venue non seulement soumettre l’homme, cette fois avec violence (puisque ce n’était pas dans le plan divin), à la mort. Elle a désorganisé, désharmonisé le monde, et la beauté de l’ordre.
Cette désorganisation, qui a frappé l’univers, lequel est devenu hostile à l’homme, a frappé aussi l’homme en lui-même, dans sa propre harmonie et sa beauté. Elle a troublé sa loi intérieure. Les passions n’en sont plus soumises à la raison ; le cœur a trouvé ses raisons « que la raison ignore » ; et l’intelligence humaine s’est elle-même soustraite à Dieu. Pour le moins, elle ne le perçoit plus comme règle et mesure, quand elle ne prétend pas en nier l'existence. Avec saint Augustin, le Docteur commun parle d'aversion par rapport à Dieu, au sens propre. La dynamique naturelle de l'homme, qui le conduit en principe de Dieu (comme principe) à Dieu (comme fin), perd son orientation et son attraction trinitaires pour entrer dans le champ d'attraction de tous les leurres possibles. Le péché est ainsi une séparation de l’homme d’avec sa Source, de sa providence, mais aussi de sa raison d’être, laquelle puise normalement à cette efficience et à cette finalité. Notre propre monde intérieur connaît alors l’expérience de la division et de la contradiction : « J'aperçois une autre loi dans mes membres qui lutte contre la loi de ma raison et m'enchaîne à la loi du péché qui est dans mes membres » (Rom. 7,23). Ou encore : « C'est donc bien moi qui par la raison sers une loi de Dieu et par la chair une loi de péché » (Rom. 7,25).
L'épisode tragique de cette chute est en particulier symbolisé, dans
Saint Thomas explique que le péché a effacé en l’homme la lumière de la loi naturelle. Il l’a rendue pour le moins opaque, la réduisant à des propositions primitives, relatives et incertaines. Il était donc nécessaire que celle-ci fût à nouveau révélée, et de manière stable : tel est le sens des “commandements”, gravés symboliquement dans la pierre, qu’on appelle aussi le “décalogue”, c'est-à-dire “les dix paroles” (1). Dieu parle à son peuple. C'est une révélation essentielle du judaïsme : Dieu instaure un dialogue, amorce et prélude nécessaires d'une vie commune. Il vient vivre avec nous par sa parole, et la réponse qu'elle suscite introduit à la vie avec les Trois. Cette approche est capitale. Elle manifeste d'emblée que la révélation des commandements n'est pas l'imposition d'un joug légal. Il n'y a aucune discontinuité entre la communication de la vie et celle de la loi, l'amour infini étant également présent à l'une et à l'autre. Après les promesses déjà données à Adam et Eve, puis à Noé et Abraham, Dieu rétablit entre cette société humaine et lui une relation d’intelligence aimante pour que l’homme renoue lui-même avec sa vocation, reprenne sa marche de pèlerin de l’infini.
Le premier jour de la première peur, c’est celui où Adam a péché : « J'ai entendu ton pas dans le jardin, répondit l'homme [à Dieu] ; j'ai eu peur parce que je suis nu et je me suis caché » (Gen. 3,10). C’est par la crainte, aussi, que l’homme revient timidement à Dieu. La crainte est le commencement de la sagesse, dit l’Ecriture, et c’est un premier moyen de s’écarter de la voie du péché.
Mais le dessein de Dieu n’est pas que les hommes vivent sous cette crainte, fût-elle révérentielle. Déjà, dans l’ancien Testament, il exprime ce commandement que reprendra le Christ : « Tu aimeras Yahvé ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton pouvoir » (Deut. 6,5), et comme le Christ le fera avec le jeune homme riche, il met en relation cet amour et l’accomplissement des commandements : « Tu aimeras Yahvé ton Dieu et tu garderas toujours ses observances, ses lois, coutumes et commandements » (Deut. 11,1), prescrits pour « notre bonheur » (Deut. 10,13) et non pas pour nous imposer une quelconque servitude. Cela signifie très exactement que ces commandements sont le moyen de demeurer dans cet amour et d’y grandir. Le Christ, qui a enseigné que tous les commandements se réduisaient à l'amour de Dieu et du prochain, a donné le nom d'amis à ceux qui acceptaient de vivre de cette loi.
Les commandements constituent ainsi, de la part de Dieu, notre Père, une véritable « pédagogie », au sens étymologique du terme : c'est-à-dire un art de conduire ses enfants. Il nous prend par la main pour nous guider vers le ciel, qui n’est rien d’autre que la possession de Lui-même. Les commandements ne sont pas là pour nous empêcher de faire ceci et cela, selon l'interprétation de Satan, qui représentait à Adam et Eve que Dieu n'interdisait l'approche de l'arbre de vie que pour préserver son pouvoir, voire sa tyrannie. Ils sont là pour éclairer la voie devenue incertaine de la liberté, laquelle, selon la belle formule de Léon XIII, est « la faculté de se mouvoir dans le bien ». Où est le bien, en lequel je puis rester et grandir en humanité ? En certaines circonstances, au regard de certaines problématiques, la réponse peut-être très difficile à apporter. Alors il est bon de s'en rapporter au Décalogue, comme à un principe, à un guide et à une lumière, alors qu'il demeurera toujours aventureux et incertain de s'en rapporter à ses propres lumières, que peuvent biaiser la passion ou l'intérêt.
Les commandements sont proposés en même que l’invitation à l’amour, c'est-à-dire en même temps que le don de la grâce sanctifiante, dont saint Thomas dit qu’elle nous surélève, nous guérit et nous applique au Bien divin qui est Dieu, suprême liberté. La grâce nous est méritée par le sacrifice du Christ sur la croix. Elle vient restaurer tout l’homme, blessé par le péché. Elle introduit en lui, en nous, une loi nouvelle, qui vient perfectionner, surélever, la loi naturelle, dans une cohérence parfaite de l’œuvre de Dieu. Saint Paul peut alors pleinement dire : « Pour moi, vivre, c’est le Christ » (Phil. 21,1), mot qui vaut pour la création tout entière puisque c'est dans le Christ que tout doit être « récapitulé ».
Cette loi nouvelle a différents noms. Saint Thomas l’appelle indifféremment la loi du Christ, la loi évangélique, la loi de la charité et de la grâce, ou, enfin, la loi d’amour. Cette loi d’amour devient ainsi la loi naturelle spécifique du chrétien, tout comme la loi naturelle est la loi du genre humain. Saint Thomas peut dès lors écrire :
On comprend de la sorte que tous les commandements puissent être réduits à une seule exigence : celle de l’amour, qui constitue, dit encore saint Thomas, « une loi abrégée », si accessible à tous qu’elle constitue une porte ouverte même pour ceux qui ne connaissent encore ni le Christ ni son Eglise. L’amour de Dieu détermine les trois premiers commandements ; l’amour du prochain détermine les sept suivants. On comprend enfin que saint Augustin ait pu dire, et en quel sens : « Aime et fais ce que tu veux », et que saint Jean de
Ainsi, il existe une parfaite harmonie entre l’œuvre créatrice de Dieu et son œuvre rédemptrice, entre sa loi divine, notre loi naturelle et la loi évangélique. C’est ce que saint Paul résumait par ces mots, qui expriment la raison d’être de tout le genre humain et illuminent notre vie : « Dieu nous a élus en lui, dès avant la fondation du monde, pour être saints et immaculés en sa présence, dans l'amour » (Eph. 1,4).
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