16 Mai 2014
I.- L’évêque d’Alcalá de Henares (Espagne), Mgr Reig Pla, a exposé publiquement le 7 avril 2012, à l’occasion des offices du Vendredi Saint, dans une homélie diffusée par la télévision, la doctrine catholique sur l’homosexualité et l’avortement.
Le prélat avait en particulier déclaré ceci :
« Ils [les homosexuels] pensent depuis l’enfance qu’ils sont attirés vers des personnes de même sexe et, parfois, pour en faire l’expérience, ils se corrompent, se prostituent ou vont dans des clubs nocturnes réservés aux hommes. Je puis vous assurer qu’ils y trouvent l’enfer ».
II.- Les “gardiens du temple du politiquement correct”, quoique fort dévots envers la Liberté, ne perdent pas une occasion de tenter d’étouffer celle des autres lorsqu’elle leur paraît menacer les avancées de leurs idéologies. Cette homélie leur en a offert une.
Partis politiques “bien-pensants” et lobbies gay y sont allés de leurs plaintes scandalisées, en particulier le parti dit “Soberanía de la Razón” [souveraineté de la Raison”], lequel a engagé une action pénale contre le Prélat pour délit de provocation à la discrimination, sur le fondement de l’article 510.2 du Code pénal espagnol. Ne pas dire ce que ces groupes pensent, oser dire le contraire, et exposer les motifs de cette désapprobation ne constituent pas pour eux des actes que la fameuse Raison autoriserait, mais des délits. Le délit de mal penser, et d’inciter à mal penser.
III.- Las, le juge d’instruction a considéré, avant de classer l’affaire, que les termes de l’évêque « ne contiennent aucune incitation à la haine, à la discrimination ou à la violence contre les homosexuels, qui est le groupe auquel ils se réfèrent, mais qu’ils se bornent à mettre en évidence les idées de Monseigneur Reig Pla sur les personnes de cette orientation sexuelle. Que ces propos plaisent ou ne plaisent pas, Mgr Reig Pla s’est borné à exercer sa liberté idéologique (sic), religieuse et d’opinion de manière publique, sans qu’il y ait dans ses expressions une incitation à exercer la violence, la haine ou une discrimination sur le collectif gay ».
Observons, en passant, que pour la doctrine de l’Église la question de l’homosexualité concerne uniquement des personnes, pas des groupuscules ou des lobbies. Elle porte sur des individus, auxquels elle s’intéresse, qu’elle respecte et dont elle a le souci pastoral, parce que chacun a été également racheté par la Passion du Christ, comme il en est de tout homme et de toute femme. Le « collectif gay », en revanche, ne représente aucun intérêt personnel en tant que tel. Ce prétendu « collectif » n’a qu’une assise idéologique, mais aucune assise sociologique réelle, même s’il tente de confisquer à son profit, par un appétit de pouvoir qui tourne souvent à la violence physique ou morale, l’intérêt de toutes les personnes homosexuelles.
Le parti dit de la “Souveraineté de la Raison”, en tout état de cause, a fait appel de la décision du juge d’instruction.
IV.- L’Audience Provinciale de Madrid [équivalent, à certains égards, d’une cour d’appel], vient de rejeter ses arguments appelant à la condamnation de l’évêque. Elle a considéré « qu’assurément de nombreuses autres personnes ne partageaient pas le point de vue du prélat, ce qui ne signifie pas que l’évêque » ait commis un délit « en exprimant ses croyances religieuses », dès lors qu’il n’en résulte pas « une attaque contre la totalité du collectif gay », car l’évêque s’est très « clairement référé à des individus isolés et concrets, non à tout le groupe », le prélat ayant seulement exprimé « les “périls” qui, selon son opinion, menacent ces personnes éprouvant une attraction sexuelle pour des personnes de leur même sexe ».
Les magistrats ont conclu « qu’il ne s’agit que d’une opinion qui n’a pas à être partagée et qui, si éloignée qu’elle paraisse des valeurs de la société actuelle, n’en fait pas un délit ».
Mgr Reig Pla y gagne la reconnaissance de son droit d’expression, et le parti de la “Souveraineté de la Raison” la leçon d’apprendre à le respecter. Mais quelle étrange motivation !
V.- Elle avalise cette idée, peu compatible avec l’unité sociale, qu’il existerait un « groupe » homosexuel homogène en tant que tel, une « communauté » comme le prétendent les lobbies, qui s’identifierait à toutes les personnes homosexuelles et exprimerait leur voix unanime. Les protestations que rencontre ce lobby de la part d'homosexuels, comme ce fut le cas lors des manifestations répétées contre le prétendu "mariage pour tous", suffisent à établir qu'il n'en est rien.
De surcroît, elle innocente Mgr Pla parce qu’il n’a visé que certaines personnes, et pas toutes. Pourtant, si l’évêque avait dit que toutes les personnes homosexuelles encourent les « périls » qu’il a évoqués, en quoi cela aurait-il tourné au délit pénal ? La seule objection pertinente serait de savoir si l’affirmation est vraie, si elle manque de nuance, si sa généralité ne la rend pas fausse, et dans quelle mesure, mais en quoi cette généralité aurait-elle constitué « une incitation à exercer la violence, la haine ou une discrimination » ? Il fut un temps où la mise en garde contre un danger, que celle-ci soit particulière ou générale, était regardée comme un souci dicté par la sollicitude, voire par l’amour. Ici, elle paraît être criminalisable à proportion qu’elle est plus générale. Enfin, ce n’est d’ailleurs pas sa généralité qui serait réprouvée ; c’est, encore une fois, que ce qui est appelé le « collectif gay » puisse éventuellement en prendre ombrage.
VI.- En outre, on ne peut manquer de relever la savoureuse note finale. Certes, l’évêque d’Alcalá de Henares ne partage pas les « valeurs » (sic) de « la société actuelle » [valeurs qui, en réalité, sont toutes diluées dans le relativisme éthique, sous prétexte de tolérance], ses « opinions » sont « désajustées (desajustadas) » [avec la référence implicite à la “justice” qu’exprime ce terme, donnant raison de normes à ces prétendues « valeurs »], mais soyons néanmoins indulgents : cela peut en faire un attardé, pas un délinquant.
Enfin, ne perdons pas de vue le principal. L’évêque, comme successeur des Apôtres, invoque un péril qui était toujours présent à l’esprit des premiers chrétiens : le combat contre le diable qui menace de nous « éjecter hors de nos vies » (s. Clément de Rome) pour nous précipiter en enfer. Les « valeurs » du monde moderne sont censées nous en délivrer en ravalant ce danger au rang d’une simple « opinion », en l’occurrence inoffensive par sa portée relative. Dormons donc en paix. Pécheurs, ne vous troublez pas. La justice veille sur notre sommeil, et le diable à ses pieds.