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Abdication de Juan Carlos Ier d'Espagne

1.- Juan Carlos Ier (1938- ), malade, vient de présenter au peuple espagnol, à midi et demi, sa décision d'abdiquer. Contre toute attente, car, il y a peu, l’intéressé avait annoncé qu’il ne le ferait pas, de sorte que les observateurs s’interrogent sur les véritables raisons d’une décision manifestement précipitée. Juan Carlos ouvre ainsi sa succession en faveur – théoriquement – de son fils le prince d’Asturies, 46 ans, « héritier de la Couronne, [qui] incarne la stabilité, qui est signe d’identité de l’institution monarchique » et dont le roi vante la maturité. L’héritier pourrait alors régner sous le nom de Philippe VI, avec « l’appui qu’il aura toujours, j’en suis sûr, de la Princesse Letizia » - dont on connaît cependant les sympathies républicaines.

Après 35 ans de règne, le roi est convaincu que le moment est propice pour une telle décision. Il se pourrait bien que cela ne soit pas la moindre de ses erreurs de jugement.

2.- La situation politique de l’Espagne, en effet, est inquiétante. Comme en bien des pays d’Europe, elle se traduit par une désaffection profonde à l’égard de la politique et des politiciens de tous bords, peut-être plus disqualifiés encore qu’en  France, ce qui n'est pas peu dire, sur fond de crise morale et économique sévère, et de scandales de corruption à répétition. L’Infante Cristina, fille du roi, dont le mari, Iñaki Urdangarin, est poursuivi pour le détournement présumé de quelque 6 millions d’euros de fonds publics, pourrait être prochainement mise elle-même en examen pour blanchiment de capitaux et fraude fiscale. L’abdication du vieux roi, soupçonné lui-même d’avoir cherché à couvrir ces affaires, intervient ainsi à un moment où l’image de la monarchie espagnole, supposée être la clé de voute de la société post-franquiste, est profondément dégradée.

3.- Mais l’Espagne connaît aussi de graves problèmes spécifiques que d’autres pays d’Europe ignorent, ou qu’elle connaît avec beaucoup plus d’acuité. Outre l’émergence de l’extrême-gauche, manifestée lors des dernières élections européennes, figure le vieux démon du séparatisme, et notamment d’un séparatisme basque et catalan plus virulents qu’ils ne l’ont jamais été depuis quarante ans. Le séparatisme catalan, lui-même gangrené par les affaires, et qui vient de faire savoir qu’il poursuivrait sur sa lancée, ne craint pas, pour atteindre ses fins, de s’associer à un acteur dangereusement majeur : le fondamentalisme musulman. Lors des élections autonomistes de 2012, Arturo Mas, le président de la “Generalitat” catalane a fait figurer sur sa liste, comme l’a rapporté le journal El mundo, un certain Khalid Shabaz, militant du parti Convergència Democràtica de Catalunya (CDC), mais aussi islamiste notoire, considéré par les Forces de sécurité espagnoles comme « un pakistanais d’idéologie extrême ». La Catalogne, en effet, est la principale plaque tournante du fondamentalisme musulman en Europe. Le rêve d’unité et de paix caressé par le vieux roi pourrait bien tourner à cet égard au réveil de vieux cauchemars.

4.- L’Espagne connaît aussi un problème institutionnel majeur, qui est celui de la remise en cause de la monarchie elle-même. Le roi n’avait pas plutôt abdiqué que, déjà, flottait sur le balcon de la mairie de plusieurs communes d’Espagne, en particulier à Tarragone, à Valence, à Mallorca, et même à Madrid, le drapeau républicain. M. Pablo Iglesias, ancien (?) communiste, professeur de science politique à l’Université de Madrid, chef d’un nouveau parti en Espagne, Podemos [“Nous Pouvons”], indirectement issu du mouvement des Indignés et qui a réuni à la surprise générale plus d’1,2 millions de voix aux européennes, a réclamé un référendum pour choisir entre la monarchie parlementaire actuelle et une république. Cette initiative est soutenue par bien d’autres politiciens. Une manifestation est organisée dès ce soir, à cette fin, sur la Puerta del Sol de Madrid, avec notamment ce slogan : « Felipe ne sera pas roi ! ». On ne peut être plus clair, de sorte que l’on peut s’interroger sur la portée de l’affirmation de M. José María Aznar, ancien président du gouvernement (1996-2004) selon laquelle le Prince Philippe est dès à présent un symbole de la continuité et de la stabilité du système constitutionnel espagnol. Au Parlement espagnol, les partisans de la république représenteraient un peu plus de 13 % des députés.

5.- D’aucuns, d’ailleurs, sont d’autant plus critiques à l’égard de ces institutions qu’ils considèrent que l’Espagne n’a pas connu, depuis 1978, une monarchie, mais uniquement un “juancarlisme”. Ainsi de M. Javier Castro-Villacañas, avocat et journaliste de droite, lui-même républicain et favorable à un régime présidentiel (1), décrit ce règne comme un système politique opaque [quelle est notamment la fortune personnelle de l’intéressé, et d’où vient-elle ?], né à l’occasion de la « transition démocratique », par le moyen duquel Juan Carlos a cherché à consolider et à maintenir son pouvoir personnel sur le fondement d’un pacte conclu avec les partis de gauche, y compris le parti communiste, et les nationalistes. Ce pacte lui a permis d’être accepté et de faire oublier qu’il avait été directement appelé par Franco à lui succéder en juillet 1969. Mme Pilar Urbano, journaliste, dans un récent ouvrage (2), assure par ailleurs que Juan Carlos fut l’âme de la tentative de coup d’État militaire du 23 février 1981, qu’il s’empressa ensuite de désavouer publiquement quand il apparut qu’elle était vouée à l’échec, en se présentant alors comme un sauveur de la démocratie.
 
M. Javier Castro-Villacañas qualifie le “juancarlisme” de « monarchie partitocratique des gauches ». « Le régime de la monarchie parlementaire [de Juan Carlos], dit-il, préside au manque de liberté politique et de démocratie authentique, à la corruption qui s’est “bunkérisée” dans sa caste dirigeante, et à la perte de conscience nationale. Pour moi, le régime de 78 [1978] est épuisé et est un échec ».
 

6.- Dans un tel contexte de pourrissement et de remises en cause, « l’abdication » de Juan Carlos sonne aux oreilles avec son sens le plus trivial de « capitulation » devant l’impuissance à conjurer ce qui est à la fois une crise morale, une crise sociale, une crise étatique et une crise institutionnelle, que les phrases d’autosatisfaction et les appels à la jeunesse exprimées par son message d’adieu ne parviennent pas à masquer. Une crise qui traduit, en effet, un échec patent du “juancarlisme” et de ses orientations.

Nul doute que les semaines qui viendront constitueront un test majeur pour le Prince Philippe, dont la personnalité, pour le moment, ne paraît pas convaincre les connaisseurs de la Maison. Pour lui et pour l’Espagne. Reste à espérer et à prier pour que la raison l’emporte sur l’attrait de ces forces centrifuges destructrices auxquelles, en dépit des enseignements de l’histoire, certains milieux politiques espagnols paraissent toujours rêver de s’abandonner.

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(1) Cf. son ouvrage : El fracaso de la monarquía, Ed. Planeta, 2013.

(2) La gran desmemoria. Lo que Suárez olvidó y el Rey prefiere no recordar, Ed. Planeta, 2014 - La grande perte de mémoire. Ce que Suárez a oublié et ce dont le Roi a préféré ne pas se souvenir.

Abdication de Juan Carlos Ier d'Espagne
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