18 Octobre 2007
I.- La lettre apostolique Summorum pontificum est actuellement au cœur des préoccupations de beaucoup. Ce souci atteint certains mouvements, tels que les scouts – spécialement les Scouts d’Europe.
Le journal La Croix informait ses lecteurs [Ici], le 11 octobre 2007, que le conseil d’administration de l’association des guides et scouts d’Europe (AGSE) avait adopté, le 6 octobre, une mise à jour de son règlement en ces termes : « Les unités du mouvement doivent être accompagnées par des conseillers religieux qui célèbrent habituellement selon la forme ordinaire du missel ».
Cette information a suscité un certain émoi, et chez ceux qui sont attachés à la forme extraordinaire [celle du missel de 1970] et chez… les dirigeants du mouvement eux-mêmes, mécontents de ce que le texte de cette décision, « initialement destiné aux seuls commissaires de province » ait été ainsi publié. Le motif avancé est que cette diffusion a été faite sans explication.
Ce motif n’est pas tout à fait exact : La Croix a apporté, en citant le texte incriminé, l’essentiel des justifications avancées par l’AGSE elle-même, à savoir qu’il s’agissait d’une confirmation de « son choix d’utiliser dans les activité scoutes le missel de Paul VI » et qu’il n’entrait pas « dans la mission du mouvement de faire découvrir aux enfants et aux jeunes la forme particulière (cad extraordinaire) du missel ». Le quotidien a ajouté, toujours en citant l’AGSE, que cette dernière ancrait sa décision dans sa fidélité « sans aucune réserve » aux enseignements de Vatican II et dans la volonté de ne pas « porter atteinte à l’unité des groupes » du mouvement, afin que « celui-ci reste un lieu de paix et d’unité ».
L’AGSE a donc adressé, le 15 octobre 2007, une lettre d’information, signée des commissaires généraux des guides et des scouts et du « conseiller religieux » des équipes nationales, aux chefs et cheftaines de groupe. Cette lettre circule elle aussi – décidément – sur internet [Ici].
II.- Ce document est divisé en trois parties. La première indique (c’est son titre) que « Depuis le Concile, l’AGSE célèbre (sic) avec le missel de Paul VI ». La deuxième indique que la « mise à jour » litigieuse a été approuvée par le président de la commission épiscopale pour la pastorale des enfants et des jeunes. La troisième enfin présente trois objections opposées à cette « mise à jour » et tente d’y répondre. Ces objections sont les suivantes : celle-ci contrarierait la liberté des parents de choisir le missel pour leurs enfants ; elle restreindrait les facultés données par le pape ; elle serait finalement contraire aux demandes de l’Union internationale des guides et scouts d’Europe, laquelle indique que les mouvements n'ont pas à s'immiscer dans l'interprétation du motu proprio ou ses conditions d'application.
Pour l’essentiel, cette lettre confirme ce que disait déjà l’article de La Croix, à savoir que l’AGSE entend se tenir à la forme liturgique qu’elle a toujours suivie depuis le concile Vatican II sans avoir jamais exclu des personnes ayant une « sensibilité religieuse » différente, pour autant qu’elle fût catholique. Cet argument d’habitude n’a évidemment pas grande portée en lui-même. S’il suffisait, la décision du pape du 7 juillet 2007 serait tout simplement inapplicable : tout curé pourrait le reprendre à son compte pour refuser de rien modifier à l’habitude prise.
L’AGSE va cependant plus loin, en fondant son choix présent sur deux raisons qui méritent l’attention.
III. LA PREMIERE EST CANONIQUE. Elle consiste à dire que le motu proprio du 7 juillet dernier permet à un groupe stable de fidèles de présenter une demande au curé de leur paroisse. Or, observe l’AGSE, « le texte ne prévoit pas cette possibilité pour les associations de fidèles et les mouvements ». Ceci est parfaitement exact, le texte pontifical ne visant, en dehors des paroisses, que les « communautés d’instituts de vie consacrée et de sociétés de vie apostolique ». Elle en conclut : « Notre mouvement n’est donc pas directement concerné par le motu proprio ».
Cette analyse juridique nous paraît, sur le principe, correspondre parfaitement à l’intention du pape. Car la réforme introduite [il s’agit bien pour nous de cela] par ce dernier vise à la pacification et à la restauration liturgiques dans des cadres qui sont eux-mêmes des « communautés » liturgiques, ecclésiales, sous la responsabilité de l’évêque, modérateur de la liturgie en son diocèse. C’est au sein de ces communautés que doit se réaliser la communion qui, pour l’heure, fait défaut, chaque forme liturgique étant appelée à y influencer l’autre, comme l’a explicitement exprimé le pape. C’est la communauté ecclésiale qui est théologiquement le lieu de la vie liturgique comme celui de l’unité. Une association, quelle qu’elle soit, n’a pas pour finalité d’opérer cette œuvre-là ni de s’y substituer. L’argument de l’AGSE nous paraît donc sur ce point imparable. Nul ne peut, se fondant sur le motu proprio évoqué, prétendre à un droit exigible de cette association.
LA SECONDE EST TELEOLOGIQUE. La finalité de l’AGSE, souligne-t-elle, est d’ordre pédagogique. Elle est « d’abord un mouvement de scoutisme », ayant pour objet « d’aider les enfants, les adolescents et les jeunes à devenir des adultes responsables, généreux, s’appuyant sur une foi solide et joyeuse, des hommes et des femmes de lumière, des témoins authentiques de la civilisation de l’amour et des Béatitudes, capables de s’engager en tant que chrétiens dans le monde et l’Eglise d’aujourd’hui » (réponse à la 1ère objection). Ici, au regard du contexte, nous sommes à la limite du pathos, il faut en convenir, qui laisse entendre que cette finalité ne pourrait être obtenue dans l’usage de la forme extraordinaire du rite... Si c’est le cas, c’est une sottise évidente qui ne trouve aucune justification dans le texte pontifical. Il eut suffi de se borner à indiquer, sans y rajouter, que l’objet de l’AGSE n’était pas de réaliser une tâche essentiellement confiée par l’Eglise aux communautés paroissiales mais d’aider seulement, « grâce à la méthode scoute, les jeunes à découvrir le Christ, et à vivre de son enseignement ».
IV.- L’AGSE indique - et il faut sans doute l’en croire – qu’elle se « réjouit » de ce que « les différences liturgiques vont désormais trouver une solution de paix dans les paroisses ». Ce n’est cependant pas sans paradoxe qu’elle poursuit : « Nous souhaitons proposer aux familles qui, de façon habituelle, assistent aux messes célébrées selon la forme extraordinaire du missel, la possibilité de découvrir la beauté et la sainteté du missel de Paul VI dans le cadre du mouvement des guides et scouts d’Europe qui souhaite ainsi contribuer à l’unité de l’Eglise en France ». Paradoxe, au minimum, car tout en déclarant n’avoir pas à en entrer dans cette question, pour n’être qu’un mouvement scout, l’AGSE s’attribue de devoir être, en quelque sorte, une vitrine convaincante de la forme liturgique ordinaire. Comme nous l'avons relevé plus haut, elle considère qu'il n'entre pas « dans la mission du mouvement de faire découvrir aux enfants et aux jeunes la forme particulière (cad: extraordinaire) du missel ». Mais elle considère qu'il lui appartient tout à fait normalement de faire découvrir « aux familles qui, de façon habituelle, assistent aux messes célébrées selon la forme extraordinaire du missel, la possibilité de découvrir la beauté et la sainteté du missel de Paul VI ». Est-ce cohérent ?
La formulation est en outre fort maladroite, pour qui connaît un peu le contexte. Cela fait en effet quarante ans que l’argument de « l’unité de l’Eglise de France » est utilisé, qui a toujours globalement tourné sur un “identitarisme” exclusif de ceux qui ne s’y reconnaissaient pas. C’est cela, précisément, que le pape entend corriger. En outre, entre-t-il dans l’objet de l’AGSE la mission apologétique de « contribuer à l’unité de l’Eglise en France » ? A dire vrai, rien n’est moins certain. Et de quelle unité s’agit-il ici ? S’agit-il de cette « concorde discordante » et de cette « discorde concordante » que nous évoquions avec saint Bernard (cf.), bref d’une unité d’ordre, respectueuse de ce qui doit être respecté, ou s’agit-il d’une unité d’exclusion qui ne se résout pas à intégrer ce qui lui paraît inassimilable ? L'argumentation développée, qui réduit finalement l'unité autour de la seule forme ordinaire du rite, autorise cette dernière interprétation.
Autant l'AGSE est convaincante quand elle se limite à l’aspect canonique de la question ou à l’objet de son activité, autant ses arguments paraissent suspects quand elle en déborde. D’où vient, par exemple, qu'elle puisse s'octroyer de décider qu’une unité scoute « a la possibilité (…) d’assister dans des paroisses ou monastères, à titre exceptionnel, à une messe célébrée selon le missel de Jean XXIII » - c'est-à-dire qu'elle n'en a pas le droit en règle générale ? Qu’elle puisse considérer qu’elle n’a pas à ménager en son sein une cohabitation de formes liturgiques parce que cela n’entre pas dans ses attributions de mouvement scout, soit, nous y acquiesçons volontiers. Mais qu’elle décide, de sa propre autorité, de restreindre l’accès à la forme extraordinaire du rite, voilà qui est assurément très singulier. Est-on toujours là dans l’esprit de « l’unité de l’Eglise en France » telle qu’elle est encouragée par le pape, en vertu d'une loi universelle, au profit de tous les fidèles ? Tout en affirmant vouloir s'adapter au nouveau motu proprio, l'AGSE donne l'impression de vouloir maintenir, par un abus de pouvoir, les verrouillages que permettait l'ancien, celui de 1988.
V.- Cette affaire des Scouts d’Europe, de soi, n’est pas un événement majeur pour l’équilibre de la planète. Elle est cependant intéressante à considérer parce qu’elle manifeste les difficultés de mise en œuvre d’une réforme pourtant si nécessaire et si potentiellement féconde. Nous entendons bien qu'il ne faille pas réduire la pensée des rédacteurs de la lettre examinée, ni douter de leur intention de paix, puisqu'ils craignent que la pluralité ne vienne troubler l'unité de leur mouvement sur une question qui, au regard des fins poursuivies, est secondaire. Il n'empêche que les arguments relevés - qu'il n'était vraiment pas nécessaire d'utiliser ! - montrent assez que les difficultés ressenties ne sont pas d’ordre canonique. Elles sont spirituelles, elles sont dans les cœurs. Des coeurs qui s'effraient de trop devoir se dilater. C'est pourquoi, invoquant l'autorité de saint Paul avec une grande liberté dans la lettre aux évêques qui accompagnait le motu proprio, le Saint-Père a eu ce mot audacieux et magnifique : « "C'est dans vos coeurs que vous êtes à l'étroit" (...). Paul le dit évidemment dans un autre contexte, mais son invitation peut et doit aussi nous toucher (...). Ouvrons généreusement notre coeur et laissons entrer tout ce à quoi la foi elle-même fait place ».