21 Mai 2008
Compte tenu de l’importance des phénomènes d’immigration et de l’importance des populations musulmanes concernées, le rapport de l’islam au christianisme, à la laïcité ou à la démocratie est devenu l’un des thèmes majeurs de la vie politique. Il a notamment joué un grand rôle, on s’en souvient, dans les débats sur la sécurité, sur le port du voile, sur l’intégration de la Turquie, comme aussi sur maintes questions touchant à la nourriture, aux soins dans les établissements publics, à la femme.
Sans entrer dans la multiplicité de ces débats, il convient d’observer que leur fond commun est ceci : l’islam, en définitive, est-il une religion comme une autre, pouvant, comme les autres, nouer des relations normales, pacifiques, avec l’Etat, avec les autres religions, sans acception de personnes, avec mêmes les citoyens qui ne confessent aucune religion ?
Beaucoup s’essaient à le démontrer. La difficulté est que le problème paraît tenir moins à la mise en œuvre de ces relations qu’à l’islam lui-même, ce que bien des musulmans soulignent d’ailleurs eux-mêmes. La conception musulmane de l’Ecriture et de la Révélation verrouillent le Coran et les croyants dans la réception d’un texte profondément discriminatoire, qui fait sa part belle à la violence, à l’intolérance et à la haine des autres, pour n’en rendre la loi supportable aux non musulmans que là où elle n’est pas en force de s’imposer à eux.
L’Algérie, perpétuelle donneuse de leçons à la France, illustre souvent, au désespoir sans doute de ceux qui invoquent un islam “civilisé” et tolérant, cette pente naturellement totalitaire. C’est ainsi que le gouvernement mène une campagne antichrétienne, au nom de l’islam, en particulier en Kabylie, notamment pour « incitation au christianisme », sur le fondement de la loi de février 2006 relative à la réglementation de l'exercice du culte et des lieux de culte, et de l’ordonnance du 20 mars 2006 relative aux conditions de pratique des cultes non musulmans. Ce texte a en particulier pour objet d’empêcher les conversions des musulmans au christianisme. Il établit des peines de prison [de deux à cinq ans de prison ferme] et des amendes [de 500.000 à 1.000.000 de dinars, c'est-à-dire de 5 à 10 000 euros] à l’encontre de toute personne qui « incite, contraint ou utilise des moyens de séduction tendant à convertir un musulman à une autre religion » ou « fabrique, entrepose ou distribue des documents imprimés ou métrages audio-visuels ou tout autre support ou moyen, qui visent à ébranler la foi musulmane ». Il indique également que « toute rencontre religieuse dans les maisons, toute manifestation religieuse dans la rue sont interdites ».
Il est vrai que le texte en question, à ce que l’on dit, vise surtout les sectes évangéliques Nord-Américaines, qui pullulent comme partout, avec l’agressivité qu’on leur connaît, et contre lesquelles se sont élevés les catholiques eux-mêmes. Notre propre expérience nous a apporté la preuve de ce que ces mouvements n’hésitent pas à acheter des adhésions, des “conversions” auprès des pauvres, des chômeurs, contre monnaie sonnante et trébuchante.
Cependant, ce texte sert également, de fait, à lutter contre toute extension du christianisme, voire contre son expression même dès lors qu’elle n’est pas cloisonnée dans un lieu déclaré et reconnu.
C’est ainsi, notamment, que le P. Wallez, on s’en souvient, prêtre depuis 40 ans dans le diocèse d’Oran, a été condamné à un an de prison avec sursis et à 200.000 dinars d’amende pour avoir dirigé une prière d’immigrés camerounais dans le bidonville de Maghnia, ville située à la frontière avec le Maroc.
Le journal Le Figaro du 20 mai 2008 en fournit un autre exemple éloquent que nous citons ici, et qui n’est pas sans rappeler les procès intentés lors des premières persécutions chrétiennes.
Le tribunal correctionnel de Tiaret a abrité, mardi, un procès surréaliste. L'accusée, Habiba Kouider, une chrétienne de 37 ans, est éducatrice dans une crèche. Elle comparaît pour détention de livres religieux, un délit passible de prison depuis l'adoption, en février 2006, de la loi qui réglemente “les cultes non musulmans”. Le 29 mars 2008, alors qu'elle se rendait en bus d'Oran, où elle fréquente l'école biblique, à Tiaret, son lieu de résidence, elle est interceptée par des gendarmes. Dans son sac, ils découvrent les pièces à conviction : des bibles et des évangiles. Ils l'arrêtent et la transfèrent à la police, qui la place en garde à vue. Plusieurs officiers se relaient alors pour un interrogatoire humiliant de la “mécréante”. Le lendemain, elle est présentée au procureur, qui lui propose un curieux marché : « Tu réintègres l'islam, et je classe le dossier ; si tu persistes dans le péché, tu subiras les foudres de la justice ! » Réservée, presque timide, Habiba Kouider a peur, mais elle refuse de renier sa foi.
Mardi, face au juge qui la presse de questions ironiques, elle répond avec dignité. « Quelle est ta religion ? » demande le magistrat. «Je suis chrétienne. Je me suis convertie en 2004 à l'église d'Oran», répond-elle d'une voix presque inaudible. Avec un sourire méprisant, le juge reprend : « Les curés t'ont fait boire leur eau bénite qui mène au Paradis. » Elle ne répond pas.
En remarquant la présence de journalistes dans la salle, le juge les interpelle : « Avez-vous une autorisation pour prendre des notes ? » Me Khelloudja Khalfoun, qui défend l'inculpée, intervient : « L'audience est publique, les journalistes ont le droit d'être là. » Lorsque les robes noires de Tiaret, sollicitées pour « défendre la chrétienne », se sont défaussées, les dignitaires de l'Église protestante se sont tournés vers cette avocate du barreau de Tizi-Ouzou, rompue aux procès sensibles. Le juge perd son calme, menace de « prendre des mesures », avant de confisquer les carnets des journalistes !
Sous le regard de la presse, les magistrats perdent de leur arrogance. Sans conviction, le procureur rappelle que « l'islam est religion d'État » avant de requérir trois ans de prison ferme. Me Khalfoun plaide « la liberté de conscience garantie par la Constitution » et demande la relaxe de sa cliente. Un résumé de deux visions antagonistes qui s'affrontent dans la société algérienne. Le verdict sera rendu le 27 mai. Le même jour, devant le même tribunal, six autres chrétiens comparaîtront pour « distribution de tracts visant à ébranler la foi des musulmans ».
Depuis janvier 2008, les procès pour “délit de chrétienté” se sont multipliés dans l'Ouest algérien, notamment à Oran, Mascara et Bel-Abbès. Comme les militants d'opposition de la dictature du parti unique, les néo-convertis sont contraints de vivre leur foi dans la clandestinité. Sans rire, le ministre algérien des Affaires religieuses se veut rassurant : « La communauté chrétienne jouit de tous les droits ; mais nous luttons contre les sectes ! »