Dernier avatar de la bonne conscience et de l’intelligence politiques (
the last, but not the least, hélas…). Qu’on en juge! Le Landernau médiatique (
cf.) nous apprend qu’un grave débat s’est instauré sur la question de savoir si la distribution par une association, à des sans-abris, en plein hiver, d’une soupe au lard était discriminatoire, antisémite et raciste. Vous avez bien lu. A en croire MM. les maire et préfet de police de Paris, cela ne fait pas de doute. M. Delanoé, qui s’est sans doute penché de près sur le breuvage, lui trouve des
« relents xénophobes ». Le préfet de police de Paris, quant à lui, a pris le 28 décembre 2007 un arrêté interdisant de distribuer l’infecte chose aux démunis, parce que cette dernière était faite à base de cochon.
Heureusement, le président du tribunal administratif de Paris a décidé que les griefs invoqués n’étaient pas fondés. On ne peut que l’approuver d’apporter un peu de rigueur et de bon sens dans l’utilisation bien extensive du concept de non-discrimination, devenu tarte à la crème universelle, si l’on peut dire, à force d’être abusivement dénaturé.
Il est indifférent que l’association distribuant cette soupe soit – comme cela est dit – proche ou non de l’extrême droite: l’association est apparemment légalement constituée et l’on ne peut que se réjouir pour les SDF, qui s’en nourrissent, qu’une soupe leur soit servie, indépendamment des préférences politiques de ses membres. Les pudeurs de ces Messieurs sont celles de ventres bien nourris.
Il apparaît d’ailleurs malsain de la part des pouvoirs publics - dont les carences plongent une partie notable de la population dans la nécessité de recevoir leur subsistance d’associations – de chercher à priver des malheureux d’une distribution de nourriture, au nom d’une querelle idéologique.
En outre, juridiquement, la position n’est pas tenable. On ne peut considérer, comme la décision du préfet le sous-entend, que tout ce qui ne s’adresse pas à tous doive être interdit comme étant discriminatoire.
Ou alors, la spirale de la prohibition est sans fin: il faudra interdire les charcuteries qui ne proposent rien aux personnes de religion juive ou musulmane; il faudra interdire la vente de viande, qui est une insulte aux végétariens (et à nos amis les bêtes, d'ailleurs); il faudra interdire les distributions de chocolat dans les restaurants ou les magasins, dont les clients peuvent être diabétiques; il faudra imposer aux catholiques de laisser communier les musulmans, aux juifs de laisser faire leur
Bar Mitzva à tous et aux francs-maçons de se réunir en public si des tiers veulent y assister… En un mot, il faudra interdire toute différence, ce qui est à la fois absurde, car on peut être différent sans nuire aux autres, et illicite dans une société qui prétend respecter les droits et convictions individuels.
Et si l’on voulait aller au bout du raisonnement, pourquoi interdirait-on désormais à un SDF de manger du porc ou du lard, qu’il peut trouver fort à son goût et utile à sa santé menacée ?
La mesure d’interdiction serait pertinente si la distribution de soupe au lard était la seule offerte dans Paris à tous les sans-abris, ce qui laisserait de fait sans nourriture certains d’entre-eux, qui y verraient une incompatibilité avec la pratique de leur religion, ou si cette soupe était refusée par ceux qui la distribuent en fonction de la race, de l’identité ou de la religion de celui qui voudrait la recevoir. Mais tel n’est apparemment pas le cas.
En vérité, les bons inquisiteurs du jour oublient un principe, pourtant fondamental mais bien malmené par l’idéologie ambiante : la liberté… Celle de croire, de ne pas croire, de manger du chou ou de n’en pas manger, d’offrir du lard ou de le refuser.
Le débat est consternant. Au lieu de vouloir interdire une activité qui ne nuit pas et profite à des exclus, il serait souhaitable que les autorités publiques perdent moins de temps en combats idéologiques stériles de police des consciences, pour consacrer leur énergie et les finances publiques à ce que plus personne ne soit sans abri dans les rues de Paris, ou, au moins, à ce que tous les sans-abris puissent recevoir un repas chaud, quelles que soient leurs convictions religieuses. Mais ça c’est plus dur à réaliser et bien moins médiatique.
Ultima (?) verba (6 janvier).- Saisi en référé et en appel par le ministre de l'intérieur, le Conseil d'Etat, ce 5 janvier 2007, a annulé l'ordonnance du tribunal administratif de Paris qui avait suspendu l'arrêté du préfet de police de Paris interdisant à l'association
Solidarité des Français de distribuer le désormais célèbre mets. On observera que le Conseil d'Etat a seulement relevé, apparemment, que la décision du préfet ne portait pas une
"atteinte grave et manifestement illégale" à la liberté de manifestation. Il ne semble donc pas que la Haute juridiction se soit engagée sur le terrain de la discrimination invoquée - étant souilgné, comme il mérite tout de même de l'être, qu'aucune organisation juive ou musulmane n'a protesté contre la distribution incriminée. Il ne s'agissait ici que d'une procédure de référé et c'est sur les conditions particulièrement restrictives de cette procédure que le Conseil d'Etat a écarté le recours : attendons un éventuel recours au fond devant le tribunal administratif, qui devra alors trancher la question même qui fonde la mesure et sa contestation.