« Elle est vivante, la parole de Dieu, énergique et plus coupante qu'une épée à deux tranchants (…). Pas une créature n'échappe à ses yeux, tout est nu devant elle, dominé par son regard ; nous aurons à lui rendre des comptes » (Héb. 4.12).
La parole, pour nous, est un instrument de sociabilité, pour le meilleur et pour le pire. On peut adresser un mot à quelqu’un, mais on peut aussi avoir des mots avec lui. On peut parler de l’abondance d’un cœur trop plein, ou parler pour ne rien dire. On parle pour libérer la vérité : « J’ai cru, et c’est pourquoi j’ai parlé » (2 Cor. 4.13) ; mais aussi pour mentir, ou pour trahir : « Il a parlé ! ». En politique en particulier, chacun sait ce que souvent « parler » veut dire.
La Parole de Dieu, elle, ne peut pas être “en l’air”. Elle n’a pas ce triste handicap de pouvoir être dissociée de la raison. La Parole de Dieu est Dieu même (Jn 1.1). Elle est l’Etre même, dans toute la plénitude de sa substance. Elle est le Verbe, unique, parfait, éternel de Dieu, en lequel il se « dit » lui-même. Elle est au commencement de toute chose, au commencement de l’histoire, et elle s’est introduite dans l’histoire : « Et le Verbe s’est fait chair, et il a habité parmi nous » (Jn 1.14).
La Parole de Dieu est ainsi, pour tout homme, pour toute société, la mesure objective du monde : parce que, par elle, Dieu lui a imprimé sa raison ordonnatrice et l’a orienté à sa fin, par création et par providence. L’histoire des hommes, des sociétés ; l’histoire de leurs choix, de leurs actes, de leurs politiques, de leurs programmes, de leurs décisions libres, de leurs guerres, est toute entière inscrite dans un ordre naturel qui lui est propre, assurément. Mais cette histoire humaine s’inscrit elle-même dans une histoire plus vaste qui, sans la dissoudre, la porte, la prolonge et, un jour, la terminera, comme « une épée à deux tranchants ».
On peut jouer avec les mots, se servir d’eux pour imposer son histoire à celle d’autrui, mais en toute hypothèse on ne peut rien contre cette Parole-là, qui aura historiquement le dernier mot, comme elle a eu historiquement le premier. Le Verbe incarné, qui est le Christ, et aux « yeux » duquel « tout est nu », reviendra un jour dans sa gloire pour juger toutes choses, comme nous le confessons dans le credo.
Aux dirigeants d’aujourd’hui comme à ceux d’hier, cette Parole adresse cet avertissement solennel, qui devrait être gravé au fond de leur cœur, à défaut de l’être au fronton des édifices publics : « Laissez-vous instruire, vous dont la juridiction s’étend à toute la terre. Prêtez l’oreille, vous qui dominez sur les foules et qui êtes si fiers de la multitude de vos nations : vous avez reçu du Seigneur votre pouvoir, du Très-Haut votre souveraineté, et c’est lui qui examinera vos actes et scrutera vos desseins, si vous, les ministres de sa royauté, n’avez pas jugé selon le droit, ni respecté la loi, ni agi selon la volonté de Dieu. De façon terrible et soudaine il surgira devant vous, car un jugement rigoureux s’exerce contre les grands. Le petit, lui, est excusable et digne de pitié, mais les puissants seront examinés avec vigueur. Le souverain de tous ne reculera devant personne » (Sag. 6, 1-7).
La Parole n’est cependant pas seulement créatrice et juge. Elle est aussi éducatrice parce qu’elle est d’abord aimante, nulle chose n’étant créée qui ne soit aimée, comme l’a souligné saint Thomas d’Aquin (Ia q. 20, a. 2). Aussi ne parle t-elle ici que pour que chacun grandisse dans les réalisations particulières de sa vocation humaine : « Soyez avides de mes paroles, désirez-les ardemment et vous serez éduqués » (Sag. 6, 11). Lui faisant écho, selon sa vocation unique de Mère du Verbe sauveur, Marie oriente la prudence et les choix de chacun, de ceux qui « dominent les foules » comme des « petits », par cette unique parole recueillie d’elle dans l’Evangile : « Faites tout ce qu’il vous dira » (cf. Jn 2, 1-11).
Cette parole unique qui renvoie à la Parole unique, sera d’actualité à chaque instant de l’histoire : que dois-je faire, hic et nunc, pour que mon comportement soit juste, qu’il s’agisse de diriger ou d’obéir, de voter, d’organiser ma vie, mon travail, ma famille, mes relations avec autrui ? « Faites tout ce qu’il vous dira ». Dieu nous a laissés entre les mains de notre conseil, dit l’Ecriture, mais l’Esprit de Dieu est là pour l’éclairer, comme aussi l’enseignement de l’Eglise, « Jésus-Christ répandu et communiqué ». Encore faut-il avoir la sagesse d'écouter cet enseignement et de recevoir cette lumière. C’est l’invitation que nous adresse l’Evangile de ce dimanche, sous la douce conduite de la Vierge sainte.