7 Mars 2007
L’Evangile de ce dimanche nous a présenté un épisode évangélique que nous connaissons bien. Pierre, qui dormait pendant que Jésus priait, s’éveille. Il voit Jésus, transfiguré, conversant avec Moïse et Elie. Ces derniers se retirent, ou disparaissent. Dans le même temps, Pierre adresse ces fameux mots à Jésus : « Maître, il est heureux que nous soyons ici ! Dressons donc trois tentes : une pour toi, une pour Moïse, et une pour Élie. » (cf. Lc 9,28-36).
La scène est étrange et révélatrice. On ne peut dire que le phénomène qui se produit soit banal. Le visage de Jésus apparaît « tout autre ». Ses vêtements deviennent « d’une blancheur éclatante ». Et voilà qu’il s’entretient, comme si de rien n’était pourtant, avec deux héros de l’ancienne Alliance, morts depuis longtemps. Ils parlent. De sens des Ecritures, d’histoire, de théologie ? Non, en tout cas pas explicitement, même si l’on comprend bien la portée messianique de l’entretien. Saint Luc indique qu’ils parlent seulement « de son départ qui allait se réaliser à Jérusalem ».
Curieuse scène, où le fantastique se mêle à l’ordinaire. Pierre ne paraît même pas s’étonner de ce qu’il voit. Il s’éveille, reconnaît aussitôt Moïse et Elie, mais leur présence, pas plus que leur retrait d’ailleurs, ne semblent le surprendre. Il n’interroge même pas Jésus. Tout ce qu’il trouve à dire, c’est ceci : « Maître, il est heureux que nous soyons ici ! ». Comme pour dire : « On a bien fait de venir, on est bien là ! C’est super ! ». Et il propose de dresser les trois tentes, comme d’autres proposeraient d’étendre leur serviette au bord de l’eau. « Chouette ce coin, non ? » L’Evangile indique : « Il ne savait pas ce qu'il disait ». Une intervention divine le fait d’ailleurs taire aussitôt. Une nuée l’environne, lui, Jacques et Jean, qui l’accompagnent, apparemment sans rien dire. Alors ils prennent peur. Plus que ça : ils sont « saisis de frayeur », prenant enfin la mesure de ce qui se passe. La frayeur indique quelque chose de brutal, de violent, comme un choc, une rupture assourdissante. Jésus leur est alors révélé comme Fils.
Saint Pierre est attachant parce qu’il a souvent de ces comportements qui nous font de prime abord hausser les épaules et qui pourtant, à y réfléchir un peu, nous renvoient à nos réactions coutumières. Que voit-on, nous, ici ? Qu’il côtoie le divin sans le savoir, et qu’en le voyant, en quelque manière, il le rétrograde. « Moïse, Elie, Jésus transfiguré qui converse avec eux ? Oui, okay, génial. Attendez, excusez-moi, j’ai Germaine en ligne, je vous rappelle ! » Avouons-le : c’est vrai que nous vivons ainsi souvent avec la grâce, avec l’eucharistie, avec l’Eglise, avec la croix rédemptrice, et notre baptême, et la communion des saints. Nous vivons au milieu des dons sans les voir comme dons, ni dans leur gratuité inouïe, ni dans leur excellence inouïe. Tout à nos yeux est banalisé.
Ce qui est vrai dans l’ordre individuel l’est aussi dans l’ordre social. Nous nous intéressons à la politique, ou nous en « faisons ». Soit. Mais pour quoi faire ? Pour travailler au bien commun. Certes. Mais pour être une société parfaite, en son ordre, la société politique n’a pas raison de terme ultime de notre activité. Y pensons-nous ? Le voyons-nous dans notre réflexion ou notre action ? Elle n'est un terme, objectivement, pour personne, croyant ou incroyant. La raison d’être de toute notre activité, individuelle ou collective, est bel et bien le salut. Le nôtre, celui d’autrui. C’est l’enjeu de tout homme, dont aucune idéologie ne peut le détourner, quoi qu’on puisse s’épuiser à raconter, dans le rêve aphrodisiaque ou le mensonge, et quelque effort qu’on puisse tenter pour enfermer l’histoire humaine ou politique sur elle-même.
C’est ce qui donne son sens à une politique chrétienne : « Nous n’avons pas ici de cité permanente, nous recherchons celle de l’avenir » (Héb. 13,14). C’est pourquoi un chrétien ne peut pas, et ne doit pas perdre de vue que toute son activité en ce domaine doit tendre à l’obtention de cette dernière, en travaillant à promouvoir des conditions de vie sociale qui facilitent, par le respect de l’ordre naturel, la recherche libre de cette finalité surnaturelle. Lors même qu’il travaille au bien de la cité terrestre, il doit le faire avec cette conviction que l’ordre historique du temps est contenu dans l’ordre eschatologique du temps et que la parole du Fils, qu’il a été commandé à Pierre d’écouter, sera, au dernier jour, le dernier mot de l’histoire profane. En ceci comme en cela, nous devons élever vers le Christ-Sauveur cette humble et pressante prière pour donner de la vérité à notre vie : « Seigneur, faites que je voie ».