27 Mars 2007
Le cinquantième anniversaire de la signature des traités de Rome était un rendez-vous très attendu. Une commémoration est en effet l'occasion de faire le point. Celui des acquis, celui des projets.
Désormais les Européens sont unis, comme ils ne l'ont jamais été, dans la communion d'idéaux communs : un monde centré sur l'homme, sa dignité, ses droits égaux. « Nous aspirons à la paix et à la liberté, à la démocratie et à l'état de droit, au respect mutuel et à la responsabilité, à la prospérité et à la sécurité, à la tolérance et à la participation, à la justice et à la solidarité », dans la conciliation et le respect de l'intérêt, de l'identité et des traditions de tous. Les Européens, riches de leur « formidable diversité », apportent au monde un modèle de réussite et de force économiques, grâce à l'euro et au marché unique, et de solidarité sociale. L'Europe est un artisan de paix dans le monde, pour promouvoir la liberté, le développement et la protection de l'environnement.
Assurément, tout n'est pas faux dans ce propos, malgré les prétéritions dont il s'accompagne, relatives aux dérapages et aux désillusions de l'aventure européenne. Mais l'on ne saurait être dupe de cette exaltation onirique et messianique de l'Europe communautaire. Cette exaltation encourt les mêmes reproches que celle, de même veine, dont est l'objet la Démocratie, transformée aujourd'hui en horizon indépassable de l'histoire et érigée en religion séculière.
Ces conceptions idéalisées, qui reposent sur une expérience d'à peine 50 ans, ont quelque chose d'infantile au regard de l'expérience historique. Nous savions, au moins depuis Aristote, que toutes les constructions politiques humaines ne sont jamais que des instruments fragiles, toujours susceptibles de dévier de leurs finalités initiales, voire de dégénérer en instruments d'oppression. Paul Valéry, lui faisant lointainement écho, rappelait que les civilisations sont mortelles, et de plus brillantes que la nôtre, à bien des égards, ne sont plus que sables. Mais nous l'avons oublié. Ou plutôt, nous avons l'illusion orgueilleuse, veinée de scientisme, que ce que nous construisons aujourd'hui a "les paroles de la vie éternelle" et doit échapper au sort commun. L'idée de Foukouyama, selon laquelle l'âge démocratique serait sorti de l'histoire, est finalement bien enracinée dans la mentalité du plus grand nombre.
En réalité, les constructions politiques n'ont de stabilité éternelle que comme objets d'abstraction, dans l'esprit, comme essences pures, parce que ces essences sont anhistoriques. C'est là que la monarchie, l'aristocratie ou la démocratie (2) ont leur forme parfaite et définitive. L'idéologie et l'esprit de géométrie aiment à se nourrir de l'illusion que ces formes de gouvernement peuvent exister dans les choses comme elles existent dans l'intelligence. Mais dans l'ordre concret, ces constructions, soumises au temps, sont aussi soumises au changement. Si bien conçues soient-elles, elles sont sujettes au plus et au moins, au progrès mais aussi à l'usure et à la dénaturation, à la « corruption », comme disait le Stagirite. En tant qu'elles sont humaines, leur stabilité ne vient pas tant de leur conceptualisation, de leur idéalisation ou de leur organisation interne que de la valeur humaine qui les anime : « Lorsqu'un seul, ou plusieurs, ou la multitude usent de l'autorité conformément à l'utilité commune, il faut nécessairement que ces gouvernants soient bons » (3).
C'est donc l'homme qui tient le rôle essentiel, par son action, ses repères, sa propre vertu aurait-on dit jadis, en donnant à ce terme son sens plénier de force et de disposition stable à agir conformément à la droite raison.
C'est là qu'intervient, en contrepoint, le discours du pape. Il est bien de parler de désir et de rêve, et « d'idéaux communs », comme le fait
Là encore, la comparaison avec l'idéologie communiste s'impose. Cette Europe en devenir est une Europe qui entend "faire table rase du passé", au moins d'un point de vue religieux. Une Europe amnésique, frappée de stupidité, qui ne veut voir dans ce passé que des ferments de division et de souffrances, comme si la réalité de
L'Europe de Berlin aime à se mirer comme un phare pour le monde. Mais le pape lui réplique : Si ces valeurs viennent à disparaître, « comment le "vieux" Continent pourrait-il continuer à exercer sa fonction de "levain" pour le monde entier ? » Et « si, à l'occasion du 50ème anniversaire des Traités de Rome, les gouvernements de l'Union souhaitent "se rapprocher" de leurs citoyens, comment pourraient-ils exclure un élément essentiel de l'identité européenne comme le christianisme, auquel une vaste majorité d'entre eux continue à s'identifier ? » La réponse, malheureusement, est aisée à apportée. Cette Europe-là entend apporter tout simplement une idéologie de substitution, au sommet de laquelle sont érigées
L'Eglise, de longtemps, insiste sur la nécessité, pour les chrétiens, d'investir en tant que tels le champ de l'action politique. Au « N'ayez pas peur ! » de Jean-Paul II, le pape régnant ajoute cette exhortation : « Ne vous lassez pas et ne vous découragez pas ! Vous êtes conscients d'avoir la tâche de contribuer à édifier, avec l'aide de Dieu, une nouvelle Europe, réaliste mais pas cynique, riche d'idéaux et sans illusions naïves, qui s'inspire de la vérité éternelle et vivifiante de l'Evangile ». Puisse-t-il être entendu de tous, pour que chacun ait la joie et le courage de porter à la société la charité de cette vérité.
(2) Aristote préférait parler de "république", dont la démocratie n'était pour lui qu'une dégénérescence, comme la tyrannie l'est à la monarchie ou l'oligarchie à l'aristocratie.
(3) Les citations d'Aristote sont tirées des chapitres 6 et 7 du Livre III de La politique.