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Benoît XVI et l'idéologie européenne

Le cinquantième anniversaire de la signature des traités de Rome était un rendez-vous très attendu. Une commémoration est en effet l'occasion de faire le point. Celui des acquis, celui des projets. Tandis que les chefs d'Etats européens étaient réunis à Berlin, Rome recevait le congrès de la Commission des Episcopats de la Communauté Européenne (COMECE), regroupant, notamment, des délégations de 23 conférences épiscopales, sur ce thème : « Valeurs et perspectives pour l'Europe de demain ». Les chefs d'Etats européens ont rédigé une Déclaration commune. Le pape Benoît XVI, quant à lui, a adressé un discours destiné aux chrétiens. Le rapprochement de ces deux documents croisés, sur un même thème, et pour une même circonstance, est révélateur des profondes divergences qui existent en ce domaine dans les principes et les orientations.

 
La Déclaration de Berlin salue, dans la construction européenne, l'aboutissement d'un processus historique, porté par le désir et le « rêve des générations précédentes », nourris dans les divisions et les guerres du passé. Ce rêve « est devenu réalité ». Sa réalisation marque le passage à un nouvel âge de l'histoire, passage supposé sans retour possible : « Nous avons pu mettre un terme définitif à la division artificielle de l'Europe. »

 
Désormais les Européens sont unis, comme ils ne l'ont jamais été, dans la communion d'idéaux communs : un monde centré sur l'homme, sa dignité, ses droits égaux. « Nous aspirons à la paix et à la liberté, à la démocratie et à l'état de droit, au respect mutuel et à la responsabilité, à la prospérité et à la sécurité, à la tolérance et à la participation, à la justice et à la solidarité », dans la conciliation et le respect de l'intérêt, de l'identité et des traditions de tous. Les Européens, riches de leur « formidable diversité », apportent au monde un modèle de réussite et de force économiques, grâce à l'euro et au marché unique, et de solidarité sociale. L'Europe est un artisan de paix dans le monde, pour promouvoir la liberté, le développement et la protection de l'environnement.

 
        Assurément, tout n'est pas faux dans ce propos, malgré les prétéritions dont il s'accompagne, relatives aux dérapages et aux désillusions de l'aventure européenne. Mais l'on ne saurait être dupe de cette exaltation onirique et messianique de l'Europe communautaire. Cette exaltation encourt les mêmes reproches que celle, de même veine, dont est l'objet la Démocratie, transformée aujourd'hui en horizon indépassable de l'histoire et érigée en religion séculière.

 
Ces conceptions idéalisées, qui reposent sur une expérience d'à peine 50 ans, ont quelque chose d'infantile au regard de l'expérience historique. Nous savions, au moins depuis Aristote, que toutes les constructions politiques humaines ne sont jamais que des instruments fragiles, toujours susceptibles de dévier de leurs finalités initiales, voire de dégénérer en instruments d'oppression. Paul Valéry, lui faisant lointainement écho, rappelait que les civilisations sont mortelles, et de plus brillantes que la nôtre, à bien des égards, ne sont plus que sables. Mais nous l'avons oublié. Ou plutôt, nous avons l'illusion orgueilleuse, veinée de scientisme, que ce que nous construisons aujourd'hui a "les paroles de la vie éternelle" et doit échapper au sort commun. L'idée de Foukouyama, selon laquelle l'âge démocratique serait sorti de l'histoire, est finalement bien enracinée dans la mentalité du plus grand nombre. La Démocratie moderne serait non seulement indépassable, mais elle serait historiquement irréversible. Dût-on avoir quelque mal à le concevoir, il s'agit bel et bien là d'une transposition idéologique du sens de l'histoire marxiste au monde libéral. 

 
En réalité, les constructions politiques n'ont de stabilité éternelle que comme objets d'abstraction, dans l'esprit, comme essences pures, parce que ces essences sont anhistoriques. C'est là que la monarchie, l'aristocratie ou la démocratie (2) ont leur forme parfaite et définitive. L'idéologie et l'esprit de géométrie aiment à se nourrir de l'illusion que ces formes de gouvernement peuvent exister dans les choses comme elles existent dans l'intelligence. Mais dans l'ordre concret, ces constructions, soumises au temps, sont aussi soumises au changement. Si bien conçues soient-elles, elles sont sujettes au plus et au moins, au progrès mais aussi à l'usure et à la dénaturation, à la « corruption », comme disait le Stagirite. En tant qu'elles sont humaines, leur stabilité ne vient pas tant de leur conceptualisation, de leur idéalisation ou de leur organisation interne que de la valeur humaine qui les anime : « Lorsqu'un seul, ou plusieurs, ou la multitude usent de l'autorité conformément à l'utilité commune, il faut nécessairement que ces gouvernants soient bons » (3).

 
C'est donc l'homme qui tient le rôle essentiel, par son action, ses repères, sa propre vertu aurait-on dit jadis, en donnant à ce terme son sens plénier de force et de disposition stable à agir conformément à la droite raison.

 
    C'est là qu'intervient, en contrepoint, le discours du pape. Il est bien de parler de désir et de rêve, et « d'idéaux communs », comme le fait la Déclaration de Berlin, pour invoquer la poursuite de l'édification d'un monde meilleur. Mais à quelle « communauté de valeurs » ce projet fait-il référence ? Le pape n'y va pas par quatre chemins, ni de main morte : le projet européen se paye de mots, et le reniement de ses valeurs  par l'Europe constitue une
« apostasie » d'elle-même et de Dieu.

 
Là encore, la comparaison avec l'idéologie communiste s'impose. Cette Europe en devenir est une Europe qui entend "faire table rase du passé", au moins d'un point de vue religieux. Une Europe amnésique, frappée de stupidité, qui ne veut voir dans ce passé que des ferments de division et de souffrances, comme si la réalité de la Chrétienté n'avait jamais existé ou qu'elle avait été sans fruit pour la civilisation, la culture et le développement même de la liberté. Comme si l'idée même d'Europe pouvait exister sans le christianisme. L'Europe a une « identité historique, culturelle et morale » avant d'avoir une identité « géographique, économique ou politique ; une identité constituée par un ensemble de valeurs universelles que le christianisme a contribué à forger, acquérant ainsi un rôle non seulement historique mais fondateur vis-à-vis de l'Europe ». Cette identité historique, est celle du christianisme, qu'il est impossible de dissocier de l'histoire de l'Europe. En effet, ôtez-le d'elle, que reste-t-il de l'art, de la littérature, de la musique, de l'opéra ? Que reste-t-il de la philosophie ou du droit ? Que reste-t-il seulement de la pensée, et en quelles sources tout cela a-t-il puisé ? Les « valeurs universelles » évoquées, qu'on le veuille ou non, constituent « l'âme du continent, (et) doivent demeurer dans l'Europe du troisième millénaire comme "ferment" de civilisation ». Il faut avoir toute l'inculture notoire d'un Jacques Chirac pour se refuser obstinément à le reconnaître.

 
L'Europe de Berlin
aime à se mirer comme un phare pour le monde. Mais le pape lui réplique : Si ces valeurs viennent à disparaître, « comment le "vieux" Continent pourrait-il continuer à exercer sa fonction de "levain" pour le monde entier ? » Et « si, à l'occasion du 50ème anniversaire des Traités de Rome, les gouvernements de l'Union souhaitent "se rapprocher" de leurs citoyens, comment pourraient-ils exclure un élément essentiel de l'identité européenne comme le christianisme, auquel une vaste majorité d'entre eux continue à s'identifier ? » La réponse, malheureusement, est aisée à apportée. Cette Europe-là entend apporter tout simplement une idéologie de substitution, au sommet de laquelle sont érigées la Liberté, la Démocratie, la Prospérité, la Solidarité et la Tolérance. Le mythe rédempteur se venge du religieux sanguinaire. Rompant avec les principes chrétiens touchant en particulier à la sacralité de la vie ou aux fondements naturels du mariage et de la famille, elle propose, au nom de ces Valeurs abstraites, un « pragmatisme » moral unanimiste qui autorise chacun, dans un relativisme total, à concéder tous « les compromis sur les valeurs humaines essentielles ».


Les chrétiens comprennent-ils bien ce que tout cela signifie, en particulier pour eux ? A l'expérience, rien n'est moins sûr, trop habitués qu'ils sont souvent à cantonner le religieux dans la sphère privée ou à se bercer de mots pour percevoir ce que cette idéologie porte de menaces sourdes. « Lorsque sur un tel pragmatisme se greffent des tendances et des courants laïcistes et relativistes, on finit par nier aux chrétiens le droit même d'intervenir en tant que tels dans le débat public ou, au moins, on discrédite leur contribution ». Jusqu'où ira cette négation, ou ce processus de négation ? Les chrétiens partagent-ils, au risque de disparaître socialement comme tels, ce que le pape appelle les « illusions naïves » des signataires de Berlin sur ce « meilleur des mondes » européen, son paradigme démocratique et son système consensualiste de valeurs ? Comprennent-ils bien que cette idéologie peut devenir plus persécutrice qu'elle ne l'est déjà, pour leur interdire, par la voie pénale, toute forme publique d'expression chrétienne qui viendrait à remettre en cause la légitimité des comportements post-chrétiens, par exemple en matière d'homosexualité, "d'homoparentalité", de "tolérance" rageusement exclusive de ce qu'ils sont, ou d'euthanasie ? Comprennent-ils que plus elle progresse et moins ils auront de contrôle sur l'éducation chrétienne de leurs enfants, en particulier dans les écoles, fussent-elles "libres", où les propagandes sont déjà en marche ?

 
L'Eglise, de longtemps, insiste sur la nécessité, pour les chrétiens, d'investir en tant que tels le champ de l'action politique. Au « N'ayez pas peur ! » de Jean-Paul II, le pape régnant ajoute cette exhortation : « Ne vous lassez pas et ne vous découragez pas ! Vous êtes conscients d'avoir la tâche de contribuer à édifier, avec l'aide de Dieu, une nouvelle Europe, réaliste mais pas cynique, riche d'idéaux et sans illusions naïves, qui s'inspire de la vérité éternelle et vivifiante de l'Evangile ». Puisse-t-il être entendu de tous, pour que chacun ait la joie et le courage de porter à la société la charité de cette vérité.

 

 _______________

(1) Cet organisme, qui existe depuis 1980, est composé de 21 évêques dont le rôle, avec le nonce apostolique délégué auprès des communautés européennes, est « d'accompagner et analyser le processus politique de l'Union européenne », « d'informer et conscientiser (sic) l'Eglise sur les développements de la législation et des politiques européennes » et « d'encourager la réflexion, basée sur l'enseignement social de l'Eglise, sur les défis posés par la construction d'une Europe unie ». En termes socio-politiques, il s'agit d'un "lobby", comme il en existe tant au niveau des communautés européennes, chargé d'assurer une présence catholique officielle auprès de ces dernières.

(2) Aristote préférait parler de "république", dont la démocratie n'était pour lui qu'une dégénérescence, comme la tyrannie l'est à la monarchie ou l'oligarchie à l'aristocratie.

(3) Les citations d'Aristote sont tirées des chapitres 6 et 7 du Livre III de La politique.

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P
Il est tout de même délirant que l'on ne puisse pas accepter de constater les racines chrétiennes de l'Europe, qui est un fait objectif et incontestable. On ne voit même pas ce qui peut justifier ce refus, si ce n'est une idéologie dangereuse.
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L
d'un côté le message du Christ, de l'autre le massage des Loges : la confrontation est bien claire!
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