16 Mai 2007
Lorsque le pape Jean-Paul II avait publié son encyclique Centesimus annus, le 1er février 1991, ce document avait suscité, on s’en souvient peut-être, de violentes réactions. Non seulement dans une partie de la gauche, en raison de sa condamnation explicite du socialisme réel, mais aussi et peut-être plus encore dans une grande partie de la droite, en France et ailleurs, en raison de sa condamnation non moins explicite du capitalisme sauvage. Le pape ne comprenait rien, disait-on, il confondait libéralisme et capitalisme, il renvoyait absurdement, dos à dos, les deux systèmes qui se partageaient alors encore le monde, le capitalisme libéral et le communisme marxiste, comme s’il n’était pas évident que l’un triomphait là où l’autre avait lamentablement échoué. A gauche, à l’inverse, certains se sont emparés de ce texte pour y lire une condamnation du capitalisme ou du libéralisme.
En vérité, ces critiques reposaient largement sur un contresens. Le pape n’avait pas pour objet de comparer deux techniques de gestion de l’économie. Son point de vue était essentiellement éthique, comme chaque fois que l’Eglise intervient dans la sphère de l’ordre social. S’il n’a pas hésité à juger que le marché libre constituait « l'instrument le plus approprié pour répartir les ressources et répondre efficacement aux besoins » et à reconnaître le « rôle pertinent du profit comme indicateur du bon fonctionnement de l'entreprise » (nn. 32 et 35), ou encore la pertinence du capitalisme pris comme « un système économique qui reconnaît le rôle fondamental et positif de l'entreprise, du marché, de la propriété privée et de la responsabilité qu'elle implique dans les moyens de production, de la libre créativité humaine dans le secteur économique, la réponse est sûrement positive » (n. 42), le pape s’était montré très sévère sur les dérives déshumanisées de ce capitalisme libéral, affranchi des régularisations de l’Etat destinées à mettre la liberté économique « au service de la liberté humaine intégrale » (n. 42). Dans le fond, observait-il, et sous ce rapport d’un mépris comparable de la personne humaine, il n’y avait entre les deux systèmes en présence que la différence existant entre deux matérialismes, dont l’un était efficace et l’autre non.
Cette critique n’était pas agréable à entendre dans le contexte de ces années-là. Depuis lors, l’idée d’une réhumanisation des rapports économiques a fait son chemin, ouvrant ainsi la porte à la floraison de perspectives “éthiques” dans l’entreprise, dans l’université, dans des comités du même nom, l’éthique elle-même constituant en certains secteurs un argument de valorisation des prestations de service. Non sans ambiguïtés parfois, car nombre de ceux qui manient aujourd’hui professionnellement “l’éthique” entendent la démarquer de toute “morale”. La référence à l’éthique répond parfois davantage à l’intuition des dangers liés à la déshumanisation qu’à une claire perception de la vérité totale et objective de l’homme. Le risque paradoxal de ce démarquage de la morale – jugée a priori arbitraire et “confessionnelle” – est d’ouvrir la voie… à l’arbitraire même, dans la définition de ce qui est humain et de ce qui ne l’est pas. Ce risque, on le sait, est particulièrement important dans tout ce qui a trait à l’ordre médical en général et aux interférences que cet ordre nourrit avec l’ordre économique (industrie pharmaceutique, débats sur l’euthanasie, etc.). La perspective “humaniste” a également progressé, on le sait, dans le débat politique, jusqu’à s’imposer – on l’a vu lors de ces dernières élections présidentielles – dans chaque camp, au moins comme thématique. Y croit-on vraiment, ce n’est pas toujours certain, mais le fait est que cette perspective s’installe comme l’une des composantes acceptées du bien commun, comme aussi la perspective écologique.
Moins sensible alors (en 1991), du moins politiquement, la “question écologique” avait été néanmoins profondément abordée par le pape Jean-Paul II dans Centesimus annus, dans une analyse globale, cohérente, harmonieuse. L’écologie n’y était pas perçue dans une vision en quelque sorte panthéiste, limitée aux données physiques de la terre, où le grand singe menacé de disparition est à égalité de droit avec l’enfant à naître, mais dans une vision pleinement humaine. Le pape parlait d’ailleurs « d’écologie humaine », cette écologie commençant par le respect de la vie, précisément, de cet enfant à naître, de la famille, c'est-à-dire de la nature humaine prise dans toutes ses dimensions anthropologiques. « La première structure fondamentale pour une “écologie humaine” - écrivait-il - est la famille, au sein de laquelle l’homme reçoit des premières notions déterminantes concernant la vérité et le bien, dans laquelle il apprend ce que signifie aimer et être aimé et, par conséquent, ce que veut dire concrètement être une personne. On pense ici à la famille fondée sur le mariage, où le don de soi réciproque de l’homme et de la femme crée un milieu de vie dans lequel l’enfant peut naître et épanouir ses capacités, devenir conscient de sa dignité et se préparer à affronter son destin unique et irremplaçable »« constituent le cadre à l’intérieur duquel il est possible à chacun d’atteindre légitimement ses fins personnelles. On retrouve ici une nouvelle limite du marché : il y a des besoins collectifs et qualitatifs qui ne peuvent être satisfaits par ses mécanismes ; il y a des nécessités humaines importantes qui échappent à sa logique ; il y a des biens qui, en raison de leur nature, ne peuvent ni ne doivent être vendus ou achetés » (n. 40 ; on pense ici, par exemple, à l’intervention de l’Etat pour la préservation du littoral, mais aussi, possiblement, dans le domaine de l’art). L'écologie a ainsi l'homme pour objet, avant que de s’étendre aux équilibres climatiques et à la préservation de la planète.
Il déplaît tout autant aujourd’hui qu’hier que des systèmes de déshumanisation soient renvoyés dos à dos. Il en est ainsi des perdurations ou des résurgences du marxisme, qui s’offre comme un messianisme temporel, avec le concours de théologiens dévoyés, comme des illusions d’un capitalisme qui ne trouve ses régulations que dans ses propres lois : « Le capitalisme comme le marxisme ont promis de trouver la route pour la création de justes structures et ont affirmé que, une fois établies, celles-ci auraient fonctionnées toutes seules (…) sans avoir besoin d'une morale individuelle préexistante », par le seul recours à « une morale commune » artificiellement créée. Le pape a constaté que si le marxisme n’a laissé que ruines, partout où il a fonctionné, le système occidental, sous des dehors plus flatteurs, provoque une « dégradation de la dignité humaine ».
Le discours du pape manifeste que le retour éthique ne suffit pas, tant que les termes de cette éthique sont promulgués selon des canons idéologiques inspirés d’une logique matérialiste, qu’elle soit marxiste ou qu’elle soit libérale. Depuis les déchirures du XVIème siècle, le monde occidental moderne, tel qu’il s’est partout répandu, vit dans cette illusion qu’une éthique ne peut être fiable, pour favoriser la paix, que dans la mesure où elle est autonome, c'est-à-dire sans référence à un ordre supérieur (identifié à un ordre “extérieur”, étranger, voire irréel). Dans la mesure, finalement, où, à défaut de pouvoir être commune – faute d’avoir la nature humaine pour mesure – elle est seulement consensuelle, sur un dénominateur commun jugé acceptable et non contraignant. L'éthique a ainsi été l'objet de multiples tentatives de “refondation”, selon différents critères, qui écartaient toujours Dieu de ses sources. Le pape Benoît XVI constate l’échec répété et, en définitive, inéluctable de ces tentatives, qui n'ont permis aucune stabilité, ni individuelle, ni sociale.
L’Eglise, dit-il, n’a pas à intervenir directement en politique pour y imposer, à défaut d'autres valeurs, ses propres normes, sauf à s’y dénaturer. Elle n'a pas à se faire politicienne ni à faire du message évangélique un message de parti. Mais elle a pour mission, et donc pour devoir, de s’adresser à ceux qui vivent dans la cité afin de les « engager à renouveler la société selon Dieu ». A l’expérience historique, « les structures sociales bonnes » ne peuvent naître que par « un consensus moral sur les valeurs fondamentales et le renoncement, y compris personnel, à tout ce qui empêche de les vivre ». Les systèmes politiques qui se sont imposés, plus ou moins, au cours du siècle passé ont été incapables de créer ce consensus, faute d'avoir pour cause et pour fin l'épanouissement de la personne humaine. L'Evangile, sans immixtion, propose ces valeurs fondamentales pour qu'elles animent les comportements.
Le pape, en ce discours, s’adresse principalement aux jeunes. Il le faut bien, parce qu’il est nécessaire de porter un regard neuf sur le monde, à la fois pour le voir tel qu’il est, dans ses richesses et ses carences, et pour saisir sans a priori que le message du Christ est une réponse pertinente et vraie à ses interrogations, voire la seule réponse juste à ses défis éthiques. Encore une fois, il ne s’agit pas de confondre les ordres. On ne fait pas de la politique avec du religieux, ni du religieux avec du politique. Mais on ne peut pas faire, quelles que soient les ignorances ou les révoltes de nos intelligences, que le monde soit autre chose qu’il n’est, à savoir un monde créé et, de surcroît, un monde racheté. Cette lumière-là doit demeurer vive au cœur de chaque chrétien, éclairer ses responsabilités et ses conduites, comme nous avons essayé de le montrer lors des dernières élections, et lui donner l’audace d’être, au milieu du monde, le témoin du « Dieu au visage humain qu'est le Christ ».