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Les commandements : un joug ou une voie de libération ? [I]

    En morale politique comme en morale individuelle, nous savons que le comportement humain est réglé par ce qu'on appelle les commandements, lesquels, pour le chrétien, constituent le fondement nécessaire de la morale évangélique, mais qui sont aussi pour tout homme l'expression de la loi naturelle. Il nous paraît donc utile de nous y arrêter un peu, pour réfléchir à ce qu'ils sont... et à ce qu'ils ne sont pas.

  Au début de son exposition sur “l’être et l’essence”, saint Thomas d’Aquin (1225-1274) avertissait ses auditeurs qu’une petite erreur commise au début sur la compréhension d’une chose peut avoir de lourdes conséquences, et que pour les éviter il faut d’abord prendre soin de définir ce dont on parle. Il avait lui-même pris l’habitude de s’arrêter tout d'abord à la définition nominale des choses, voire à leur étymologie, telle qu’elle était connue, et qu’il retenait alors comme autant de pistes de sa réflexion. Il faisait en cela confiance au jugement des hommes fondé sur le sens commun, il est vrai non encore perverti. Cet accueil se manifestait jusqu’en ses recherches les plus hautes, puisqu’après avoir dégagé les célèbres « voies » permettant de démontrer l’existence de Dieu, saint Thomas indiquait que ce à quoi elles conduisent correspond bien à ce que « tous appellent Dieu » (2).

 
    Cette leçon d’expérience vaut assurément en tous domaines, et comme précaution, et comme méthode. Elle vaut, en particulier en matière morale, où il apparaît que certaines erreurs de conceptions initiales, sur certains concepts, conduisent la plupart à se forger des idées finalement erronées sur ce que peut être l’éthique tout entière.


    Pour suivre cette piste, interrogeons-nous donc : qu'est-ce qu'un commandement ? Le bon réflexe est de s'en rapporter d'abord à la définition des dictionnaires. Ils sont là pour ça.


    Si l’on consulte le Robert, on trouve cette définition : « Règle de conduite édictée par Dieu, une Eglise -> loi, précepte. Les dix commandements ». Le Dictionnaire de l’Académie française, dans sa dernière édition, n’est pas plus bavard : « RELIG. Précepte, règle de conduite. Les dix commandements de Dieu ». En revanche, le Trésor informatisé de la langue française (TLF), plus nourri en général, apporte cette définition : « RELIG. JUDAÏQUE ET CHRÉT. Loi, précepte, règle de conduite exprimant la volonté divine que les croyants sont tenus d'observer. Les (dix) commandements de Dieu. Abrégé de la loi, habituellement divisé en dix préceptes, révélée par Dieu au peuple hébreu par l'intermédiaire de Moïse, sur le mont Sinaï (cf. Exode, 20, 2-17). Cf. Tables* de la Loi. Synon. (Commandements du) Décalogue. Respect des dix commandements; garder, observer, suivre les commandements de Dieu. L'Hébreu devait obéir à tous les commandements de la Loi sous peine du retranchement (DURKHEIM, De la Division du travail soc., 1893, p. 133) »

   
    Deux caractéristiques ainsi dégagées méritent principalement d’être soulignées.

 
1°] La première est que toutes ces définitions présentent le commandement non pas comme un acte, ce qu’il est pourtant, avant tout, mais comme le terme de cet acte : une loi au sens moderne, un quelque chose de positif qui est commandé. C’est d’autant plus étonnant que si l’on se rapporte à la définition du verbe “commander”, le T.L.F., en particulier, le rattache immédiatement à un sujet qui est l’autorité. Or c’est bien cela, d’abord, un commandement : un acte de l’autorité, le suffixe –ment signifiant une action. Comme l’a montré Janet (1859-1954), le commandement est d’abord un langage. Il en est de même du mot “précepte”, donné pour synonyme. Ce terme peut bien sûr être entendu au sens de règle positive énoncée, mais il a d’abord celui d’énonciation de cette règle. Ce sont de petits détails, apparemment, mais dont l’absence de prise en compte favorise une approche purement positiviste du commandement.

 
2°] La seconde est que le commandement est donné comme une expression de la seule volonté de son auteur. Or le commandement, est, essentiellement, un acte d’intelligence, plus exactement de la raison. Saint Thomas l’a relevé explicitement (Somme de théologie, Ia IIæ, q. 17, a. 1). C’est pourquoi l’animal, dépourvu de raison, ne peut commander à proprement parler (Loc. cit. a. 2). Commander, certes, ne pas sans exercice de la volonté, parce que c’est cette dernière qui donne à cet acte son dynamisme impératif, soit pour montrer ce qui doit être fait [« voilà ce que tu dois faire »], soit pour l’imposer purement et simplement [« Fais cela »]. Cependant « celui qui commande “ordonne” le sujet de son commandement à faire une certaine action qu’il lui révèle et lui signifie. Or une telle ordination est l’œuvre de la raison » (Loc. cit. a.1 ; cf. IIa IIæ q. 47 a. 8 ad 3). Il échappe souvent à nos esprits modernes, imprégnés de kantisme, qu’un ordre, avant d’être “donné” est d’abord
conçu, dans l’intelligence, comme une relation à une fin dont il est jugé qu’elle doit être atteinte. Commander, dit encore le Docteur commun, à propos de la vertu de prudence, « consiste en ce qu’on applique à la réalisation le résultat du conseil [qui fait délibérer] et du jugement [qui arrête ce qui est à faire] » (IIa IIæ q. 47 a. 8c).



    La réduction du commandement à la volonté et à sa transposition positive est une évidence pour les esprits modernes. Elle trouve son expression dans les conceptions de la loi que nous nous formons. Ci veut la loi, ci veut le roi, disait déjà l’ancien droit ; la loi est l’expression de la volonté générale, le législateur a voulu que..., énonce le droit contemporain.


Ainsi lié à la volonté, le commandement l’est aus
si à la contrainte : ce qui est commandé est ce qui imposé. D’où cette idée, commune en droit, qu’il n’existe d’obligation que s’il existe une sanction. Luther (1483-1546) a poussé très loin ce lien de la répression et du droit, par la pente volontariste qui était la sienne, en jugeant que la loi était rendue nécessaire par la seule méchanceté humaine, comme une chaîne forgée pour empêcher l’homme de mordre et de nuire (3).

 
Ainsi séparé de la raison, le commandement est aussi lié à l’arbitraire. Trouvant sa règle dans cette seule volonté, c’est celle-ci qui définit finalement le juste et le vrai de ce qui est commandé et, partant, de ce qui doit être vécu. Ce qui est juste, ce qui est moral, c’est ce qui est légal à un moment de l’histoire. Ainsi du divorce, de l’avortement, demain peut-être de l’euthanasie. Ce qui est autorisé ne peut être immoral. La morale publique est ainsi rigoureusement définie par la loi. Il n’y a pas lieu, dès lors, de s’interroger sur la moralité de ce que cette dernière permet, dût cette attitude constituer, pour le sujet, une perversion de l’obéissance. Il n’y a à peu près plus aujourd’hui que le domaine de la guerre ou du droit pénal des affaires où l’on conçoive de remettre en cause la légitimité d’un commandement portant au crime ou en créant les conditions objectives.  


Cette irrationalité est ouverte aussi aux changements contradictoires : il ne choque pas que ce qui est jugé immoral un jour puisse être jugé moral un autre jour, au gré d’un changement de loi, de jurisprudence de majorité parlementaire voire tout simplement de mode - laquelle n'est après tout qu'une forme implicite et diluée de loi. Ce volontarisme s'étend, bien sûr, jusqu'à la théologie. On se souvient de l’émoi provoqué par le pape Benoît XVI lorsqu’il évoqua la figure musulmane de Ibn Hazn, qui déclarait que Dieu lui-même n’était pas lié par sa propre parole, et que rien ne l’obligeait à nous dire la vérité. Mais l’Occident chrétien aussi a ses grands ancêtres en ce domaine, tels, pour s’en tenir à ces grands noms, Guillaume d’Occam (franciscain, † 1349), qui disait que Dieu aurait pu nous commander de le haïr, ou Descartes (
1640), qui déclarait, par référence aux lois de la géométrie, que si Dieu avait voulu, il aurait pu faire que des cercles soient carrés.

 

    Une telle mise à l’écart de la raison a un effet boomerang, qui tourne cependant toujours au discrédit de toute “morale de commandement”. A se persuader et à convaincre ainsi que celle-ci n’est que l’énoncé de préceptes positifs arbitraires et contraignants, on en vient évidemment, non seulement à n’en plus rien comprendre, mais à la rendre haïssable. Alors, par un paradoxe étrange mais inévitable, c’est au nom de la raison éclairée, de la raison libérée que l’on revendique le droit absolu d’en secouer le joug. La morale des commandements passe ainsi pour le paradigme de l'esprit de domination, imposé par une Eglise avide de puissance sur les hommes, comme Mme Bachelot se plaît à en répéter la rengaine si connue.

La loi, le commandement, le précepte, sont alors considérés comme des ennemis de la spontanéité, de la liberté, de l'authenticité, bref, du réel et de la vie. On connaît le mot de Benjamin Constant, dans ses Principes de politique :
« Après avoir créé la plupart et les plus poignantes de nos douleurs, le pouvoir a prétendu commander à l'homme jusque dans ses consolations. La religion dogmatique, puissance hostile et persécutrice, a voulu soumettre à son joug l'imagination dans ses conjectures, et le cœur dans ses besoins ».  La religion "dogmatique" c'est ici, bien sûr, l'Eglise catholique, et le mot "dogmatique" est synonyme d'arbitraire et d'irrationnel. C'est finalement, encore et toujours, l'idée de Luther. A ceci près - on ne prête qu'aux riches - que l'Eglise avide se voit ici attribuée d'avoir inventé non seulement la muselière mais aussi la rage. On sait que bien des consciences catholiques ne sont pas tout à fait insensibles à ce type de discours, en particulier dans des domaines qui touchent à la morale du mariage et à la morale sexuelle en général.

 

(à suivre)

____________

(1) « Parvus error in principio magnus est in fine » (De ente et essentia, Prooemium).

(2) Somme de théologie, Ia, q. 2 a. 3.

(3) Cf. De l’autorité temporelle, Œuvres, Genève, Ed. Labor et Fides, 1958, t. IV, p. 18.

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