Nous inaugurons ici une nouvelle catégorie, intitulée "PAROLE DE PRÊTRE". Il s'agit d'une catégorie ouverte, destinée à accueillir des collaborations sacerdotales. La matière politique dont nous traitons est évidemment naturelle. Mais elle est, pour nous chrétiens, éclairée par la foi. Si le prêtre n'est pas, en tant que tel, un acteur politique, il est ministre de la foi. C'est à ce titre que nous accueillons ici, avec amitié, le Père Pascal Gollnisch, curé de la paroisse Saint François de Sales, à Paris.
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La santé de la personne et de la société tant humaine que chrétienne est étroitement liée à la prospérité de la communauté conjugale et familiale" (Vatican II,
Gaudium et spes, constitution sur l'Eglise dans le monde de ce temps, n° 47).
Selon la doctrine chrétienne, la famille est le fondement de la société, sans donner à cette affirmation une dimension spécialement confessionnelle : toute société, chrétienne ou non, est fondée sur la famille, chrétienne ou non. C'est une approche naturelle, un peu comme les droits de l'homme : le chrétien les puise dans sa foi, mais ils ont une valeur universelle qui déborde les limites de la chrétienté. Ainsi, quand le Christ dévoile le modèle de la famille monogame et indissoluble, propre à la révélation chrétienne, Il nous confie une valeur destinée à l'humanité entière, car seul ce modèle respecte l'homme, la femme et les enfants dans leur dignité profonde. Et donc, quand nous, chrétiens, proposons ce modèle à la société, nous ne cherchons pas à imposer un modèle catholique aux autorités publiques d'une société laïque, pas plus que la dignité de la personne n'est un monopole catholique.
Ceux qui ont instauré le mariage civil n'étaient pas - loin de là - les agents cachés d'un appareil ecclésiastique. Ils pressentaient cependant que le mariage et la famille étaient une valeur au-delà des limites du catholicisme. Ils comprenaient que la société est fondée sur la famille.
Certes, pour les catholiques, le mariage est aussi un sacrement ; il est signe de l'union du Christ et de l'Eglise ; il donne une grâce spéciale pour ceux qui deviennent époux et parents ; et cette grâce aide les époux à être fidèles à leur mariage. Le mariage seulement civil est fragile. Bien vite dans l'histoire on prévoit le divorce.
Aujourd'hui, le divorce n'est plus une faute, il peut s'opérer par consentement mutuel. L'adultère n'est plus nécessairement une cause de divorce. Et l'on envisage le mariage entre personnes homosexuelles et la possibilité pour elles d'adopter des enfants. Notre modèle du mariage devient un modèle "judéo-chrétien", sans se donner d'ailleurs la peine d'interroger la doctrine juive, que nous sommes priés de laisser confinée à la vie privée, puisqu'aux yeux du laïcisme, un modèle "catholique" ne saurait influencer les autorités publiques.
Nous devons prendre conscience du terrible glissement qui s'opère sous nos yeux, sans que nous réalisions les conséquences profondes de cette crise.
SI LA DESTRUCTURATION DE LA FAMILLE CONTINUE, LA SOCIETE ELLE-MÊME VA S'EFFONDRER.
La crise des banlieues est pour beaucoup une crise de la famille, car une crise de l'absence de père. La crise de l'éducation s'inscrit dans une longue habitude entretenue de non-collaboration entre l'école et les parents. Que peuvent des enseignants si leur autorité n'est pas relayée par les parents ? Ni la police, ni la justice, ni les éducateurs sociaux, ne pourront faire un travail en profondeur sans une complicité avec la famille. Pourquoi n'y a-t-il pas plus de cris d'alarmes devant la dégradation impressionnante du monde de l'adolescence. Progression de la violence, ignorance des règles élémentaires de la vie en société, perte de repères, perte d'espérance, recours aux drogues de toutes sortes, sentiments de solitude, d'absence d'adultes à qui parler, suicides... Comment ne pas voir la responsabilité, non pas unique, mais réelle, de la destructuration de la famille ?
La famille est le lieu de l'apprentissage au quotidien des règles de vie, de la responsabilité, de l'effort ; la famille est le premier lieu qui permet à un jeune de croire en lui-même et de croire au monde dans lequel il est né.
La famille est aussi le premier lieu de la tendresse : les psy sont les premiers à savoir la réalité des blessures profondes de celui qui en a manqué dans son enfance. La famille est le lieu qui éclaire et réchauffe ; c'est elle qui peut d'abord entourer les malades ; c'est pour elle que les toits doivent être construits. Les sans domicile fixe sont souvent des sans famille fixe : où sont les familles de ceux qui dorment sous les tentes ? La famille permet la rencontre des générations : les grands-parents sont les premiers professeurs d'histoire ; ils aident à prendre des distances devant les contraintes parfois totalisantes du présent.
La famille est le lieu où se rejoignent le biologique et l'affectif, et donc aussi le social et le culturel. Sans la réalité familiale, le biologique est coupé de sa dimension vraiment humaine ; elle est abandonnée à une simple réalité de laboratoire. Et sans la réalité familiale, la culture devient désincarnée et les doctrines deviennent d'inhumaines idéologies. Sans la réalité familiale, la personne humaine devient isolée dans un individualisme d'où aucun collectivisme ne viendra le réconforter.
Je dis cela comme prêtre, témoin de solitudes subies et blessantes, et comme prêtre engagé dans le célibat : sans le don spirituel d'une vocation particulière, rien ne viendrait justifier l'absence d'une famille.
Je sais les réalités des "familles mono-parentales". Je sais les souffrances, les difficultés et la dignité de ceux - généralement de celles - qui les assument. Je ne juge pas les situations et encore moins les personnes. Ces souffrances montrent seulement que la famille mono-parentale n'est pas un modèle alternatif de la famille.
Je sais les difficultés des couples qui peinent dans la vie commune et qui, souvent, ne sont pas assez aidés à les surmonter. Mais je refuse la banalité du divorce, qui signe l'échec de l'amour. Je vois trop souvent les souffrances et le désarroi des enfants tiraillés, obligés de vivre avec des adultes qui ne leur sont rien.
Je sais les problèmes des personnes homosexuelles, les incompréhensions dont elles sont l'objet, les difficultés de leur entourage, de leurs parents. Mais la relation homosexuelle n'est pas un mariage et ne peut pas l'être : un mariage met en jeu une différence sexuée dans une ouverture possible à la fécondité.
Je sais la difficulté des couples qui ne peuvent avoir d'enfants ou des personnes qui sont célibataires sans l'avoir voulu. Mais tout cela est comme un immense cri devant l'idéal du mariage, un cri qui l'appelle de ses voeux, pas un cri pour le détruire ! Un appel pour la famille telle que le Christ nous la présente !
J'aimerai proposer deux chemins. D'une part, les familles doivent avoir le souci de ceux qui en sont privés. La famille n'est pas une bulle où quelques-uns se partagent le bonheur d'une manière égoïste. Un foyer éclaire aussi l'extérieur. La qualité de ce qui se vit "en interne" dépend souvent de l'ouverture à autrui. La maison construite sur le roc ne doit pas être un blockhaus.
D'autre part, ceux qui partagent mon approche quant à l'importance doivent agir. Cette action est avant tout celle des laïcs. Il ne s'agit pas de "demander à Monsieur le Curé ce qu'il faut faire" (même si cette confiance me touche). Il faut que les laïcs trouvent eux-mêmes les orientations et les moyens de leur action, qui peut être politique, associative, culturelle, économique, etc. Puisqu'il ne s'agit pas d'une action confessionnelle, même si nous agissons au nom de notre foi, nous pouvons prendre des initiatives sans attendre de directives d'une hiérarchie, et sans craindre d'outrepasser les règles de la laïcité.
Une action dans quel but ? Pour obtenir des pouvoirs publics une vraie politique familiale, qui doit d'abord soutenir le seul modèle familial réellement respectueux de la dignité des personnes, qui doit reconnaître le rôle des familles dans l'éducation, dans l'hébergement, dans les soins, etc. Ce rôle reconnu, les pouvoirs publics doivent donner aux familles les moyens, tant juridiques que financiers, de les exercer. Il faut faire reconnaître que le mariage n'est pas un simple contrat privé, mais engage la création d'une institution dont la société ne peut pas se passer. Notre droit encadre et protège un contrat privé ; combien plus, il doit respecter et soutenir l'institution familiale.
Notre droit se soucie de plus en plus de la parité dans nos institutions : la famille sera-t-elle la seule institution où la parité est sans intérêt ?
Sur ces sujets, les lobbies, les groupes de pression, sont nombreux. Si nous n'agissons pas, la famille sera détruite et la société avec elle. Si nous nous taisons, le pierres crieront.
Père Pascal GOLLNISCH