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Les commandements : un joug ou une voie de libération ? [II]

    Une juste conception des commandements doit partir de Dieu et de la création : « Il nous a élus en lui, dès avant la fondation du monde, pour être saints et immaculés en sa présence, dans l'amour » (Eph. 1,4). Ce choix et cet appel, qui président à la destinée de tout homme, est celui de son intelligence aimante. Au commencement du monde est déjà l’Intelligence divine, cause de « cette bonté qu’est l’ordre », disait saint Thomas (Somme de théologie, Ia q. 22 a. 1). Telle est la première loi du monde, dont le psalmiste dit qu’elle ne passera pas (148, 6). Cette loi s’appelle la loi éternelle.

 
Rien n’est créé qui n'ait sa raison d’être. Cette raison d’être incline chaque chose à sa fin, en laquelle elle doit trouver sa perfection. C’est la logique interne, en particulier, de tout vivant et de ses évolutions successives. C’est sa règle, sa pente, sa loi intérieure. La graine est pour devenir arbre, l’enfant pour devenir homme, le mouvement pour atteindre son terme. Chaque chose a ainsi sa loi intérieure qui la porte à ce qu’elle doit être, à la réalisation du projet divin pour lequel elle a été créée. Cette loi s’appelle la loi naturelle. Elle est dite "naturelle", précisément, pour exprimer  le mouvement d’inclination qu'elle détermine. Chaque chose a ainsi sa loi naturelle, qui s’intègre dans celle de l’univers. Il y a une loi naturelle des astres, de la floraison, du rythme des saisons. Une loi naturelle pour le cheval et l'iguanodon ou la vie cellulaire. Les grands esprits ont toujours été sensibles à l’intelligence organisatrice que cela suppose. Ainsi Einstein déclarait-il ne vouloir connaître que les pensées de Dieu, jusque dans le hasard, qui est la rencontre fortuite de causes, et donc de lois. « Le hasard – disait-il – c’est Dieu qui se promène incognito ».

 
    L’être humain est un être créé, parmi la multitude indénombrable des êtres créés. Il a donc lui aussi sa propre loi naturelle, qui l’incline à sa propre perfection. Mais cette perfection est spécifique, parce qu’il n’est pas simplement un corps, comme d’autres corps, ni seulement un vivant, ou un être animé, comme d’autres vivants. Il est un vivant complexe où l’animal et le corporel sont assumés par l’humain, et où l’humain vit d’une vie morale en devenir. A la différence des autres créatures, l’homme a été créé à l’image et à la ressemblance de Dieu, pour dominer la terre (1), et pour y prolonger librement l’œuvre de Dieu : « Adam (…)  engendra un fils à sa ressemblance, comme son image » (Gen. 5,3). C’est cela qui différenciera toujours, d’une différence irréductible, l’ordre humain de tout autre ordre créé et qui rendra toujours vaines les tentatives de ne présenter l’homme que comme un simple singe évolué.


Comme tous les êtres de la création, l’homme a une loi intérieure, mais à la différence de tous les autres êtres (à l’exception des anges), il ne la subit pas, il la connaît, intuitivement comme loi. « La loi naturelle », explique saint Thomas, « n’est rien d’autre [en l’homme] que la lumière de l’intelligence divine mise en nous par Dieu, et par laquelle nous connaissons ce qu’il faut faire et ce qu’il faut éviter. (…) Personne n’ignore qu’il ne doit pas faire à autrui ce qu’il ne voudrait pas qu’on lui fît à lui-même » (2). C’est ce qu’on appelle la Règle d’or, laquelle est le fondement de la loi morale. A la différence encore de tous les êtres inférieurs, l'homme est également en mesure de connaître ce à quoi le porte cette loi, ce terme auquel il a donné un nom sans équivalent dans la création qui lui est soumise : le bonheur.

 
    La loi morale est ainsi le nom donné à la loi naturelle inscrite en cet être créé particulier qu’est l’homme. Elle l’incline à être ce qu’il doit être comme homme. On comprend dès lors que l'immoralisme, en la multiplicité de ses déclinaisons, est fondamentalement une négation de la condition humaine. La loi morale est l’intégration, dans l’ordre moral, de la loi naturelle. Tandis que partout ailleurs s’impose la nécessité, ici s’ouvrent la liberté et la responsabilité. La loi intérieure est connue comme telle, c'est-à-dire comme une règle dans l’intelligence de laquelle il faut entrer, pour tendre, en épousant ses exigences, à devenir un homme digne de ce nom. Le mot de Pindare († 438 av. J.-C.), « Deviens ce que tu es ! », est ainsi la forme la plus ramassée, la plus universelle et la plus profonde de l’exigence morale. En enjoignant à ses disciples d’être « parfaits comme leur Père céleste est parfait », le Christ n’a pas non plus aboli cette loi-là. Il l’a parfaite à un degré inimaginable en la rattachant à sa Source.

 
Cette perspective, on le voit, est aux antipodes de la perspective volontariste présentée dans un article précédent. La loi morale n’est pas quelque chose qui nous est extérieure, étrangère. Ce n’est pas un fardeau qui est imposé à nos épaules par la violence, pour les faire ployer et nous maintenir dans une inoffensive sujétion. La loi morale exprime notre raison d’être. Elle exprime l’exigence intérieure inscrite en nous par l’intelligence divine, et que nous sommes invités à suivre librement pour répondre à notre vocation d’homme ou de femme dignes de ce nom. La loi, ainsi, n’est pas une ennemie de notre liberté : elle en est, en toute vérité, la condition, comme elle est aussi celle de notre dignité. Elle constitue le point de rencontre et de dialogue aimant entre la créature qu'elle guide, et l'Auteur de la loi qui est à la fois son principe et son terme.

 
Il en est tout de même des “commandements”. Dans le Talmud juif, le mot qui traduit le “commandement” exprime paraît-il l’idée d’une « ordination à » quelque chose qui est la réalisation du plan de Dieu, comme pour saint Thomas dans le passage cité dans le précédent article (Ia IIæ, q. 17, a. 1). La Septante grecque utilise en plusieurs formes le même terme “arkhé” pour exprimer le fait de commencer, d’être le premier à faire quelque chose, le commencement et le commandement. C’est lui qu’elle utilise au premier chapitre de la Genèse à propos de la création : « Lorsque Dieu commença la création du ciel et de la terre (…) » (Gen. 1,1). Création et commandement, création et loi sont, de ce point de vue, indissociables, en mystérieuse connivence. Leur rapprochement éclaire le fait que les “commandements” révélés de Dieu n’ont d’autre objet que de réorienter, réordonner, une humanité sortie de ses mains mais que le péché a rendu oublieuse de sa raison d’être et de ses fins. Sous ce regard, ils ne laissent pas de conserver, dans notre propre monde, même vocation et même valeur libératrice.

(à suivre)

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(1) « Dieu dit : Faisons l'homme à notre image, comme notre ressemblance, et qu'ils dominent sur les poissons de la mer, les oiseaux du ciel, les bestiaux, toutes les bêtes sauvages et toutes les bestioles qui rampent sur la terre. » (Gen. 1,26).
(2) Saint Thomas d’Aquin, Les commandements, N.E.L. 1970, n. 2.

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