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Autour de la peine de mort (V)

    Le discours catholique sur la peine de mort marque une première différenciation, essentielle, par rapport au discours politique ordinaire. Quand la commission Forni s’est penchée sur l’éventualité de son abolition, elle s’est inévitablement référée aux sondages d’opinions, fût-ce, rendons-lui cette justice, pour n’en pas tenir compte. Pour le catholique, la question ne doit rien, dans ses déterminations principales, à un débat d’opinions, fût-il étayé par des réflexions compétentes. Elle s’insère dans un cadre normatif : celui de ce qu’on appelle la “doctrine sociale de l’Eglise”, laquelle représente pour lui «une orientation intellectuelle indispensable» (1). Il faut s’arrêter un instant sur ce point, qui est capital pour la compréhension du sujet.


       La doctrine sociale de l’Eglise - ou, si le mot n’effraie pas : sa doctrine politique – n’est ni un programme, ni un catalogue de recettes. C’est une partie de la théologie morale ou, si l’on préfère, une science subalternée à cette science, dont elle reçoit ses principes. Or la théologie morale étudie l’homme, image de Dieu, appelé à la béatitude, en tant qu’il est libre et responsable de ses actes (2). La doctrine sociale a donc pour finalité l’homme dans sa condition de pécheur et de juste, tel qu’il a été confié à l’Eglise par le Christ, pour son salut (3), mais en tant qu’il est intégré dans un réseau de relations sociales d'ordre naturel. Ce salut étant le principe inspirateur unique de cette doctrine, celle-ci est un véritable instrument d’évangélisation (4).


        C’est assez dire, en termes d’autorité, qu’une telle doctrine oblige la conscience des fidèles, au moins dans l’énoncé de ses principes certains. De ce point de vue, un catholique n’a pas la liberté morale de soutenir que la société politique est un pur produit contractuel, que la fin de cette société se réduit à une simple utilité, que les pratiques abortives sont légitimes ou que le mariage peut exister entre personnes de même sexe (5). Pour reprendre les termes de Pie XII, «la doctrine sociale de l’Eglise (…) est obligatoire [et] nul ne peut s’en écarter sans danger pour la foi et l’ordre moral
» (6).

 

        Sa portée n'est cependant pas seulement confessionnelle, loin s'en faut. Théologique dans sa source, la doctrine sociale de l’Eglise porte, comme il vient d'être dit, sur une matière naturelle, celle des relations humaines, individuelles ou collectives, politiques ou économiques. Elle est née, précisément, de la rencontre des exigences du message évangélique et des difficultés provoquées par la vie en société (7). Or ces difficultés sont le partage de toute la société humaine, croyante ou non, catholique ou non. C’est pourquoi le message de l’Eglise, s’il intéresse premièrement les catholiques, s’adresse à la raison naturelle de tout homme, auquel elle propose de réfléchir sur «la vérité intégrale de la personne en tant qu'être spirituel et corporel, en relation avec Dieu, avec les autres êtres humains et avec les autres créatures» (8). Le magistère l'indique souvent par une formule de ce genre : «Comme il s'agit d'une matière qui concerne la loi morale naturelle, ces argumentations ne sont pas proposées seulement aux croyants, mais aussi à tous ceux qui sont engagés dans la promotion et dans la défense du bien commun de la société» (9).


        Que la question de la peine de mort soit incluse dans la doctrine sociale de l’Eglise est chose aisée à manifester, fût-ce brièvement. De fait, elle est invoquée dans des textes magistériels qui s’y rapportent. En droit, elle intéresse notamment l’ordre social, plus exactement l’ordre au bien commun, l’exercice du pouvoir, le droit, la faute et la peine, toutes réalités qui, sous le rapport de leur dimension morale et sociale, relèvent de cette science.

 
        Dès lors que la question de la peine de mort relève de la doctrine sociale de l'Eglise, et celle-ci de la théologie morale, elle doit puiser aux mêmes sources. Cela signifie que les principes qui gouvernent ladite question doivent être recherchés premièrement dans la Révélation. La réponse apportée par le catholicisme à son sujet n’est donc pas bornée par des considérations naturelles purement sociales ou des soucis humanistes, fussent-ils légitimes. Elle s’insère dans une vision eschatologique de l’histoire et du temps, dominée par la figure du Christ, de sa royauté et, dans une certaine mesure, de son jugement ultime.

(à suivre)

___________________

 

(1) Jean-Paul II, Encycl. Centesimus annus, 1er mai 1991, n° 43. On consultera sur cette question, avec profit, le Compendium de la doctrine sociale de l'Eglise, qui est mis en lien sur le présent Blog.

(2) Saint Thomas, Somme de théologie, Ia IIae, prologue.

(3) Jean-Paul II, Centesimus annus, n° 53-54 ; Lettre aux familles, 1994, n° 1.

(4) Jean-Paul II, Encycl. Sollicitudo rei socialis, 30 décembre 1987, n° 41 ; Centesimus annus, nn. 53-54. La doctrine sociale de l’Eglise, ou « magistère social », est « une partie essentielle du message chrétien, car cette doctrine en propose les conséquences directes dans la vie de la société » (Op. cit., n. 5).

(5) Cf., sur ce dernier point, ce document capital : Considérations à propos des projets de reconnaissance juridique des unions entre personnes homosexuelles, Congrégation pour la doctrine de la foi, 3 juin 2003.

(6) Pie XII, Allocution aux membres du congrès de l’action catholique italienne, 29 avril 1945, Documents pontificaux, Ed. St-Augustin, t. VII (1945), p. 98.

(7) Compendium de la doctrine sociale de l'Eglise, n° 75.

(8) Congrégation pour la doctrine de la foi, instruction Libertatis conscientia (n° 72), 22 mars 1986, in H. Denzinger, Symboles et définitions de la foi catholique, Ed. du Cerf, Paris 1997, n° 4762).
(9) Considérations... (précitées), n° 1.
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